Eugénie Bastié : « Avec #MeToo, c'est un 1793 sexuel qui se joue »

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Eugénie Bastié : « Avec #MeToo, c'est un 1793 sexuel qui se joue »

Message par Mabblavet le Mar 2 Oct 2018 - 19:08

Vue dans Le Point




Début octobre 2017, une longue enquête est publiée dans le New York Times où sont racontées par le menu les frasques d'Harvey Weinstein, puissant producteur de cinéma qui fait la pluie et le beau temps à Hollywood. Les actrices, réputées ou moins connues, racontent comment elles ont été les victimes de ce parrain du 7e art américain et dénoncent l'omerta – et les protections dont Weinstein a bénéficié. Puis tout s'enchaîne. Le mouvement #MeToo est largement relayé sur les réseaux sociaux permettant aux femmes, anonymes ou non, de partager leur expérience douloureuse avec des hommes. La France embraie et choisit la comparaison animalière pour balancer ses porcs. À chaque jour, son porc. Le phénomène devient viral et la libération de la parole s'organise même si les condamnations judiciaires tardent à tomber.

Un an après, la journaliste du Figaro Eugénie Bastié, dans un essai à contre-courant et iconoclaste, tente de comprendre ces mouvements. Un brin polémique et parfois agaçant dans la forme, l'ouvrage pointe les dérives de #MeToo et #BalanceTonPorc et s'inquiète d'une contre-révolution sexuelle. Entretien.

Le Point : Un an après le déclenchement de l'affaire Weinstein et des mouvements #MeToo et #BalanceTonPorc, pourquoi avoir écrit cet ouvrage ?

Eugénie Bastié : L'idée m'est venue en janvier 2018 au moment où est parue la tribune des 100 femmes qui plaidaient pour une « liberté d'importuner ». J'ai trouvé très intéressant que le débat se mette en place entre d'un côté un féminisme anglo-saxon, puritain, radical et révolutionnaire, et d'un autre côté le vieux monde de la libération sexuelle ou de la séduction à la française. Je ne me reconnaissais ni dans l'un ni dans l'autre. J'ai refusé de signer cette tribune, le ton étant trop libéral-libertaire pour moi. En plus de cet affrontement, j'ai trouvé très pesant, voire inquiétant, le climat de censure qui pesait sur les œuvres artistiques : que ce soit la réécriture de Carmen à la relecture plus générale des œuvres occidentales sous le prisme unique du sexisme. C'est pourquoi j'ai voulu faire un essai qui prenne le contrepied du militantisme en donnant une large place à la littérature.

Lire aussi Peggy Sastre et Abnousse Shalmani : « Le combat féministe est aujourd'hui trahi »

Vous avez choisi un titre et un sous-titre volontiers polémiques. Peut-on polémiquer sur un sujet aussi sensible ?

Je ne trouve mon titre ni polémique ni provocateur. Mais je revendique, c'est certain, une forme de légèreté, car je crois que l'esprit de sérieux est la plaie de notre époque. Quand j'évoque l'ambivalence du désir, le jeu de la séduction et l'altérité radicale qu'implique la relation hommes-femmes, on me répond une litanie de statistiques sur les violences sexuelles. Je n'entends aucunement en nier la gravité, mais ce n'est pas sur ce terrain que je place ma réflexion.

Mon titre ne se veut pas une réhabilitation ou une défense du « porc », mais une référence au bouc émissaire de René Girard (qui rappelons-le n'est pas forcément innocent). J'ai voulu souligner la dimension cathartique et mimétique du mouvement MeToo. Comment, tout d'un coup, tout le monde s'est focalisé sur un seul homme : Harvey Weinstein. Comment le fait divers est devenu événement historique. Comment cet homme est devenu le visage même de la domination masculine de l'Occident. Comme le dit Girard, le bouc émissaire a des particularités pour devenir le bouc émissaire. Weistein possédait tous les stigmates de l'Occident : un mâle blanc de plus de 50 ans, hétérosexuel, puissant et riche.

Quand vous dites, sur France Inter, qu'on ne meurt pas d'une main aux fesses, vous savez que ça va faire polémique, voire que cela va choquer ?

D'abord, je ne l'ai pas dit, c'est Léa Salamé qui cite une phrase de mon livre que je voudrais citer en intégralité ici : « Il n'est jamais très agréable de prendre la défense de l'indélicatesse contre la bêtise, de la vulgarité piteuse contre la vertu impitoyable. Toutefois, à rebours des thuriféraires de #MeToo, je crois qu'une main aux fesses n'a jamais tué personne contrairement aux bonnes intentions qui, elles, pavent l'enfer des utopies. » J'assume : je ne minimise pas le harcèlement, mais oui, je hiérarchise les souffrances face à un torrent victimaire qui emporte tout sans nuances. Notre époque refuse de distinguer.

Faites-vous une différence entre #BalanceTonPorc et #MeToo ?

#MeToo invite les femmes à partager leur témoignage. Cela peut paraître bénéfique. Alors que #BalanceTonPorc apparaît comme un appel à la délation pure. On nous demande de jeter en pâture notre porc, comme si chacune de nous en avions à disposition. Paradoxalement, si BalanceTonPorc est plus violent que #MeToo dans la forme, le second a été plus radical que le premier. Aux États-Unis, #MeToo a été beaucoup moins précautionneux de la présomption d'innocence. La France est un bastion de résistance à ce lynchage, notamment grâce à nos lois et notre culture latine catholique. Finalement, #MeToo est un « moment néo-protestant » au sens où l'entend Régis Debray : culture de la transparence, manichéisme, et contractualisation du désir en sont les ingrédients.

Dans votre ouvrage, vous évoquez la Terreur ou Vichy. C'est tout de même exagéré…

J'évoque Vichy pour dire que ce passage de notre histoire aurait dû nous immuniser contre la délation. La référence à la Terreur est plus construite. Je pense que la révolution a déjà eu lieu : le 1789 sexuel est derrière nous. Ce qui se joue devant nous, c'est un 1793 sexuel. L'ancien régime de la domination masculine a été renversé dans nos lois. Mais désormais, on voudrait éradiquer un hypothétique patriarcat dans les têtes, les reins et les cœurs. Les féministes radicales pensent que l'homme est naturellement bon et que c'est la société qui le corrompt. Elles expliquent qu'il existe une culture du viol qui éduquerait les garçons à devenir violents envers les filles. Je pense complètement l'inverse. L'homme a des pulsions et c'est la société qui va les réprimer et encadrer son désir. C'est le propre de la civilisation d'apprendre à l'homme à « se tenir ». Sauf qu'aujourd'hui, toutes les structures traditionnelles et tous les rites de passage (autorité, école républicaine, service militaire) ont disparu. Si vous ajoutez à cela, la massification du porno, vous avez un cocktail provoquant l'immaturité des jeunes hommes. C'est l'absence de culture et d'éducation qui crée la porcherie.

Ces mouvements, et la libération de la parole qu'ils ont engendrée, restent un progrès !

Tout à fait. C'est un progrès comme lorsqu'on dénonce les crimes de pédophilie dans l'Église là où régnait la chape de plomb du silence. Mais quand on utilise cela de manière idéologique pour dire qu'il faut faire tomber l'Église, ou dans le cas de #MeToo, qu'il faut renverser la société occidentale qui défendrait une culture du viol, c'est autre chose. Il faut surtout améliorer notre système judiciaire qui n'est pas assez efficace : les femmes ne sont pas écoutées, les plaintes prennent du temps ou ne sont pas traitées. Le vrai problème n'est pas idéologique, mais institutionnel.

Des têtes sont tombées essentiellement dans le monde anglo-saxon. Comment expliquer que, finalement, la France a été épargnée ?

Pour moi, on peut lire #MeToo comme un backlash (une réaction, NDLR) de l'élection de Donald Trump. Le féminisme américain avait sa candidate, Hillary Clinton, qui a joué pendant toute la campagne sur ce thème et c'est un porc qui a été élu à la Maison-Blanche. C'était inadmissible. La première réponse a été une marche des femmes contre le nouveau président. L'élection de Trump a été un moment cathartique et a permis une redynamisation du tissu associatif féministe américain.

C'est-à-dire ?

Comme le montre Mona Ozouf dans Mots des femmes, en France la guerre des sexes n'a jamais eu le caractère radical qu'elle prend aux États-Unis. Darmanin et Hulot n'ont par exemple pas démissionné. C'est tout à notre honneur d'avoir défendu cette présomption d'innocence. Je crois que notre culture catholique nous invite à davantage distinguer entre le péché et le pécheur. Comme dit Molière sur les vrais honnêtes hommes : « Ce ne sont point du tout fanfarons de vertu / On ne voit point en eux ce faste insupportable (...) Et laissant la fierté des paroles aux autres / C'est par leurs actions qu'ils reprennent les nôtres (...) Jamais contre un pécheur ils n'ont d'acharnement /Ils attachent leur haine au péché seulement. »

Je suis toujours surprise, et amusée, quand les stars d'Hollywood s'habillent en noir dans des robes hors de prix et lèvent le poing pour dénoncer la domination masculine et leurs salaires à six chiffres qui seraient plus bas que ceux de leurs collègues. Mais il n'y a rien de commun entre ce que vit Nathalie Portman et ce que vit une caissière ! Dire qu'elles sont victimes du même système, c'est indécent. À trop « genrer » la question de la domination, on en éclipse totalement la question sociale.

Vous écrivez dans votre livre que #MeToo a été possible, car la place de l'homme est de plus en plus contestée…

Le patriarcat n'existe plus. C'est précisément là où il a été renversé, en Occident, que s'est levé le mouvement MeToo. Tocqueville explique bien que la Révolution française a été possible, car les aristocrates n'avaient plus que l'apparence du pouvoir. Depuis plusieurs années, la domination masculine a été mise à plat comme le montre Laetitia Strauch-Bonart dans Les hommes sont-ils obsolètes ?  : ils sont derniers à l'école, ont perdu le pouvoir sur la fécondité et leur qualité ne sont plus reconnues.
Mais ils trustent les places en politique, dans les conseils d'administration des grandes entreprises…
Cela va changer, ce n'est qu'une question de temps. C'est déjà le cas aux États-Unis sur certains emplois.



Pourquoi, selon vous, #MeToo contredit Mai 68 ?

50 ans après avoir dit « jouissons sans entraves », avoir libéré le désir, on pensait avoir réglé cette problématique. On remarque que la question sexuelle reste un problème. La libération sexuelle a eu pour revers « l'extension du domaine de la lutte » au domaine sexuel et a remplacé l'antique injonction à la chasteté par l'injonction à la jouissance, le culte de la virginité par la honte d'être prude. D'où, je pense, un malaise grandissant, notamment chez les jeunes gens, autour de la question du consentement. Auparavant, le « non » était de principe pour les jeunes femmes, et c'était tout un travail de « conquête » pour l'homme que de lui faire dire « oui ». Aujourd'hui, le « oui » est de principe, on présume que les corps sont offerts et disponibles, on ne voit pas au nom de quoi il faudrait ne pas coucher le premier soir : c'est plus difficile de dire non. Dans de nombreux témoignages, des femmes ont dit « je me suis sentie obligée ». Il n'y a plus de code moral, mais une intériorisation de normes sociales.

Vers quel type de relation hommes-femmes nous orientons-nous ?

C'est cela qui m'inquiète. Les féministes radicales visent l'égalité absolue, pas seulement dans la vie publique, mais aussi dans la vie privée et jusque dans le désir. Si ce monde est celui où l'on signe un formulaire avant de faire l'amour, où l'on voit dans l'autre une menace (de délation ou d'agression), et où l'on ne s'aborde plus dans la rue, mais via des applications sur smartphone, bref un monde où tout est sous contrôle, je n'en veux pas !

« Le Porc émissaire : Terreur ou contre-révolution », d'Eugénie Bastié, éditions du Cerf, 170 pages, 18 euros


Voilà un texte qui fait écho à ce que dénonce sur ce même forum notre ami Jean-Pierre Aussan
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Re: Eugénie Bastié : « Avec #MeToo, c'est un 1793 sexuel qui se joue »

Message par Française le Mar 2 Oct 2018 - 20:14

On est en train de caricaturer le combat féministe légitime le rendre ridicule pour l'étouffer c'est simple . Et malheureusement des femmes en sont les artisanes .

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