Les lois injustes sont de deux sortes, St Thomas d'Aquin, Somme théologique

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Les lois injustes sont de deux sortes, St Thomas d'Aquin, Somme théologique

Message par Chasseur le Mer 16 Oct - 9:13



Les lois injustes sont de deux sortes.

Il y a d’abord celles qui sont contraires au bien commun. Elles sont injustes, soit en raison de leur fin – par exemple, quand un chef impose à ses subordonnés des lois onéreuses ou à sa gloire plus qu’au bien commun -, soit en raison de leur auteur – par exemple quand un homme promulgue une loi qui excède le pouvoir qu’il détient -, soit encore en raison de leur forme – lorsque les charges destinés au bien commun sont inégalement réparties dans la communauté. De pareilles lois sont des contraintes plus que des lois car, selon le mot de saint Augustin au livre I du Libre arbitre,
Par conséquent, de telles lois n’obligent pas en conscience, sauf dans les cas où il importe d’éviter le scandale et le désordre. Il faut alors sacrifier même son droit [...].
Il y a ensuite les lois qui sont injustes parce que contraires au bien divin, comme les lois des tyrans qui imposent l’idolâtrie et d’autres actes contraires à la loi divine. Il ne faut en aucune manière observer de telles lois, c’est en ce sens qu’il est dit dans les Actes des apôtres:
« Il vaut mieux obéir à Dieu qu’aux hommes. »

St
Thomas d'Aquin, Somme théologique


Dernière édition par Vincent le Jeu 28 Nov - 13:50, édité 1 fois
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Petite Somme Politique Saint Thomas d'Aquin : de la Royauté

Message par Chasseur le Dim 3 Nov - 18:07



De la Royauté - livre premier

Livre Premier


I- Nature sociale de l'homme; typologie des gouvernements

           Dans l'univers des fins, chaque chose a besoin d'un principe directeur pour réaliser sa propre fin. Tel un pilote dans son navire, l'homme a besoin d'un principe directeur pour atteindre sa fin.

               Par sa nature rationnelle, chaque homme peut réaliser cette fin. Or il est dans la nature de l'homme de vivre en société pour assurer et garantir tous ses besoins.

               Contrairement aux autres animaux, l'homme n'a pas toujours l'intuition de ce qui est bon pour lui. Il a donc besoin des autres pour l'y aider. Chaque homme a sa spécialité et y contribue à sa façon.

               Ceci est rendue évident par le fait que l'homme est doté de la parole; il est beaucoup plus communicatif que les autres animaux. Salomon a pu dire dans ce sens : "Mieux vaut être deux que seul. Car chacun tire profit de cette mutuelle compagnie."

               De même que le corps de l'homme se désagrégerait s'il n'avait en lui une force directrice commune, la société des hommes comporte également un principe directeur qui prenne soin du bien de la multitude, un gouvernement. Salomon a illustré ce propos en disant: "Là où il n'y a point de gouverneur, le peuple se disperse."

               La dispersion se produit d'autant plus facilement qu'il n'y a pas d'identité entre le bien propre et le bien commun. "Les êtres sont divisés sous l'angle de leurs biens propres, et unis sous l'angle du bien commun. Des effets différents ont des causes différentes." La société a donc besoin d'un principe qui meuve au bien commun du nombre. En toute chose se trouve un principe directeur qui conduise cette chose vers sa fin. Chez l'homme, l'âme gouverne le corps au moyen de la raison. Entre les membres du corps, le corps est uni par le cœur et le cerveau.

               Cependant, si le principe directeur gouverne, il peut le faire avec ou sans rectitude. Un être est dirigé avec rectitude quand il est mené vers sa fin. Il en va ainsi des gouvernements. Mais la fin diffère selon que nous nous trouvons en présence d'une population d'hommes libres, c'est-à-dire d'hommes qui sont leurs propres causes, ou d'une population d'esclaves, c'est-à-dire de personnes qui ont besoin des autres pour atteindre leurs fins. Un gouvernement qui respecte et garantit le bien commun agit avec rectitude. Ezéchiel put dire à ce sujet:"Malheur aux pasteurs qui se paissent eux-mêmes", expliquant que les gouvernants ne doivent pas penser à leurs intérêts personnels.

               Un gouvernement injuste exercé par un homme est une tyrannie, caractérisée par le fait qu'il gouverne pour lui-même au moyen de la force, et non par la justice. S'il est exercé par quelques hommes, il s'agit d'une oligarchie. S'il l'est par un grand nombre, c'est une démocratie, ce qui signifie domination du peuple, qui se réalise bien souvent aux dépens d'une catégorie telle que les riches.

               De telles distinctions existent aussi entre les gouvernements justes. Si le gouvernement est exercé par une multitude, il est appelé république ou politeia. S'il l'est par un petit nombre d'hommes vertueux, c'est une aristocratie, c'est-à-dire le pouvoir des meilleurs, appelés pour cela nobles. Si le gouvernement est exercé par un seul, le régime est appelé royauté; il se conforme au principe dicté par Dieu à Ezéchiel: "Mon serviteur David sera roi au-dessus de tous et il y aura un seul pasteur pour eux tous."(37,24). Le roi, à la différence du tyran, se conforme au bien commun.

               La société sera d'autant plus parfaite qu'elle se suffira à elle-même. Dans une certaine mesure, la famille, puis le village peuvent se suffirent à eux-mêmes. Mais la cité est la communauté parfaite, car elle est autonome.

 
II- Bienfaits de la royauté  

               Une province ou une cité ont-elles besoin d'être gouverné par un seul ou par plusieurs ?
               Tel un pilote devant ramener son bateau à bon port, le gouvernement doit réaliser la fin des êtres humains et les aider à se sauver. Or le bien et le salut d'une multitude réside dans le maintien de son unité, assimilable à la paix. Si elle disparait, l'utilité de la vie sociale est abolie et la multitude devient insupportable à elle-même. Le gouvernement doit donc assure l'unité de la paix. Comme le médecin qui ne peut se demander s'il doit guérir ses patients, personne ne peut délibérer sur sa propre fin, pas même le gouvernement. Mais la cause la plus efficace de chaleur est ce qui est chaud par soi et seul ce qui est un par soi peut réaliser l'unité. Le gouvernement d'un seul est donc préférable.

               Plusieurs qui ne s'entendent pas sont incapables d'assurer l'unité. Il en découle que la multitude qu'ils dirigent n'est pas unie. Or plusieurs choses sont unies dès lors qu'elles se rapprochent de ce qui est un. Un gouvernant est donc préférable à plusieurs, car il est plus proche de l'unité.

               C'est par la nature que l'on réalise le mieux ce que l'on doit faire. "Tout gouvernement naturel est exercé par un seul."Le mieux pour l'art est d'imiter la nature. De même, le mieux pour une multitude est d'être gouverné par un seul.

               De fait, l'expérience montre que les cités et les provinces qui ne sont pas gouvernées par un seul sont plus facilement exposées à la dissension que celles qui conservent leur unité par un roi.


III- Méfaits de la tyrannie

               S'il appert que la monarchie est le meilleur des régimes, la tyrannie est le pire de tous. Pareillement, à l'aristocratie s'oppose l'oligarchie et à la république s'oppose la démocratie.

               Une force est d'autant plus efficace qu'elle est unie. L'union fait la force. Il est donc nuisible qu'une force opérant en vue du mal soit unie. Les autres régimes étant par nature moins unis, la tyrannie apparait comme le pire de tous les régimes.

               De plus, un gouvernement devient injuste dès lors que le bien privé du gouvernant passe avant le bien commun. "Un gouvernement est donc d'autant plus injuste qu'il s'éloigne davantage du bien commun." Le grand nombre étant plus proche de l'universalité, il s'avère que la tyrannie est le pire des régimes, car le bien d'un seul est recherché.

               Pour toute chose, le bien provient d'une cause parfaite tandis que le mal provient de causes singulières. Il est donc bon qu'un gouvernement soit uni pour être plus fort, mais s'il tombe dans l'injustice, il vaut mieux qu'il soit divisé pour amoindrir le mal commis. Les gouvernants s'entraveront les uns les autres. Par conséquent, parmi les mauvais régimes, le plus tolérable est la démocratie et le pire est la tyrannie.

               Le tyran agit selon ses passions, préférant son bien propre au bien commun. S'il est cupide, il exploitera ses sujets sans forcement les tuer, tandis que s'il est irascible, il tuera plus facilement pour mieux s'imposer. Il cherche constamment à satisfaire sa volonté de puissance. "Tiens-toi éloigné de l'homme qui a le pouvoir de tuer."S'éloignant du droit, le tyran rend toute chose incertaine.

               Les tyrans empêchent également le bien spirituel de leurs sujets; la vertu étant nécessaire au bon gouvernement, toute excellence est suspecte aux yeux des tyrans qui ne sauraient tolérer une contestation de leurs pouvoirs. Aussi vont-il s'opposer aux diverses pactes d'amitié que peuvent lier les êtres humains : mariages, festins, réunions associatives…Ils font ceci dans le but d'étendre la discorde parmi les sujets, et d'empêcher ainsi la pratique de la vertu. Le livre de Job donne une description du comportement du tyran : "Des bruits de terreurs obsèdent sans cesse ses oreilles; et même au sein de la paix, il soupçonne toujours des embûches."

               Faisant cela, les tyrans font de leurs sujets des hommes pusillanimes, éduqués par la crainte et la peur d'autrui et du pouvoir. Ils s'abaissent à la servilité. C'est pourquoi l'Evangile aux Colossiens déclare : "Pères, ne provoquez pas vos fils à l'irritation, de peur qu'ils ne deviennent pusillanimes."(3,21)

               "Il semble que ce soit la même chose d'être soumis à un tyran ou d'être la proie d'une bête en furie."


IV- Rome a renoncé à la royauté par crainte de la tyrannie

               Le meilleur et le pire des gouvernements se trouvent dans la monarchie. Certains en viennent donc à rejeter la royauté en raison des méfaits de la tyrannie.

               La république romaine en est un exemple. Ne supportant plus l'orgueil tyrannique, Rome s'est dotée d'un Sénat et de consuls qui assurèrent sa prospérité pendant quelques temps. Il est vrai que des fonctionnaires royaux travaillent mollement au bien commun, car la peine qu'ils se donnent pour le bien commun profite toujours à un autre, le roi, qui à leurs yeux contrôle les biens communs. Au contraire, lorsque le bien commun n'est pas dépendant d'un homme, les fonctionnaires s'attachent à bien faire leur travail, car ils en voient l'utilité pour tous. C'est ainsi qu'une république peut être plus forte qu'une monarchie et que "les petites charges exigées par le roi sont plus lourdes à porter que de grands fardeaux imposés par la communauté des citoyens."

               Mais les divisions affaiblirent la liberté chèrement acquise des Romains. De ce fait, ils tombèrent sous la coupe des empereurs qui, pour la plupart, furent des tyrans qui n'empêchèrent pas la décadence et finalement la destruction de la république romaine.

               Les hébreux connurent le même processus : lorsqu'ils étaient gouvernés par des juges, ils étaient la proie de leurs ennemis. Gouvernés par des rois, ils subirent l'injustice, abandonnèrent le culte du Dieu unique et furent emmenés en captivité.


V- Dangers des gouvernements collectifs

               Il est rare que la tyrannie s'acharne contre la communauté toute entière; ce sont toujours des particuliers qui la subissent. Mais une aristocratie qui se corrompt entraîne la division et suscite la guerre. La tyrannie n'enlève pas ce bien, le plus important de tous. La monarchie est donc toujours préférable à l'aristocratie. ( ndr: c'est bien le propre du fonctionnement républicain dès qu'il concerne des territoires plus vastes qu'une province)

               Il faut fuir le régime qui provoque les plus grands dangers. Qu'un des gouvernants se détache du bien commun et la dissension s'installe dans la multitude. Etant plus nombreux dans une aristocratie ou une république, les gouvernants risquent de se corrompre plus facilement qu'un roi. De plus, se détourner du bien commun n'implique pas systématiquement la répression, alors que l'oligarchie ou la démocratie provoquent la division du peuple.

               A cela s'ajoute le fait que, au sein de la dissension, un homme parvienne à prendre le dessus et à imposer sa volonté. C'est ainsi que de nombreux tyrans se sont emparés du pouvoir; de fait, la majorité des tyrans ont exercé leurs pouvoirs dans des pays dont les gouvernements étaient collectifs. Etant donné que le passage de la royauté à la tyrannie évite le plus grand mal, la destruction de la paix, la monarchie est préférable aux autres régimes.


VI- Que faire face au tyran ?

               Il faut préférer un gouvernement uni, mais il peut lui arriver de tourner à la tyrannie. Alors que peut-on faire? Il est important d'éduquer le peuple pour qu'il ne connaisse pas cette situation.

               En premier lieu, ceux qui nomment le roi doivent choisir celui qui présente le moins de risque de tomber dans la tyrannie. Ensuite, son pouvoir doit être tempéré pour éviter toutes dérives tyranniques.
 
               Si la tyrannie n'est pas excessive, il est nécessaire de la tolérer de peur que le désordre créé par une insubordination ne devienne un mal plus important que les méfaits de  la tyrannie. S'il est possible de lutter, l'insubordination peut diviser le peuple en partis rivaux. De plus, un tyran est bien souvent renversé par un autre tyran, parfois pire que le premier. C'est pourquoi, alors que tous les Syracusains désiraient la mort de Denys, une vieille femme priait pour qu'il ne soit pas abattu.

               Ceux qui libèrent le peuple de son ennemi, le tyran qui l'oppresse, doit être un homme de vertu et de courage. C'est ainsi qu'Aioth tua Eglon, roi de Moab. Il avait éliminé l'ennemi du peuple. Mais St Pierre et les apôtres recommandent de ne pas s'opposer; la justice n'en sera que plus belle. De fait, les premiers persécutés chrétiens furent loués non pour avoir résisté, mais pour avoir souffert avec patience la tyrannie des empereurs.

               Il serait dangereux que tout le monde se mettent à tuer les tyrans, car bien souvent ceux qui les tuent sont pires et désirent avant tout le pouvoir. De plus, en tuant le tyran, ils tueraient également le roi, ce qui est un mal plus important que de subir la tyrannie.

               Contre le tyran, ce n'est pas aux initiatives privées de libérer le peuple, mais plutôt à l'autorité publique des sénats ou des parlements, comme l'a souvent fait le Sénat romain.

               Mais c'est surtout les légistes qui ont instauré le roi qui doivent se débarrasser du tyran. Ainsi le roi Archélaüs fut destitué par l'empereur à la suite des accusations de tyrannie faites par les Juifs.

               Si aucun de ces moyens n'est efficace, il reste à s'en remettre à Dieu, qui seul peut convertir les cœurs, comme il l'a fait pour Assuérus et Nabuchodonosor qui persécutaient les Juifs, ou les supprimer, comme il l'a fait pour Pharaon qui tentait de rattraper les Juifs. Mais pour que le peuple puisse obtenir cette grâce de Dieu, il doit s'affranchir du péché et mériter ce qui lui arrive. Ils ne subissent les tyrans que parce qu'ils ont péché et parce qu'ils se sont comportés comme des tyrans envers Dieu. C'est pourquoi le Seigneur dit à Osée : "Je te donnerai un roi dans ma fureur."(13,11). "Il faut donc ôter la faute pour que cesse la plaie de la tyrannie."
         

VII- Récompense due au bon roi. Limites de la gloire terrestre

               L'office de roi serait trop lourd s'il n'en tirait quelques récompenses.
 
             Certains pensent, comme Cicéron, que le premier de la cité trouve sa récompense dans l'honneur et la gloire. Mais Aristote remarque que le roi auquel l'honneur et la gloire ne suffisent pas devient naturellement un tyran. Dans ce cas, il recherche la richesse et la volupté, ce qui le conduit à oppresser son peuple.

               Ce ne peut être l'honneur et la gloire, car le roi supporterait difficilement tant de peine pour de si fragiles récompenses. En effet, l'honneur et la gloire dépendent tout deux de la reconnaissance des hommes. Or l'opinion et les paroles des hommes sont changeantes. Le tyran devient l'esclave de ceux auxquels il veut plaire, puisque sa récompense dépend de leurs reconnaissances. Ce faisant, il perd toute grandeur d'âme. Cicéron affirme qu'il faut se garder du désir de gloire, car "il arrache la liberté d'âme vers laquelle doit tendre tout l'effort des hommes magnanimes"(De officiis, 1, 20,68). Or la grandeur d'âme est nécessaire au roi pour  assurer le bien commun. La gloire humaine est donc inadéquate.

               Le propre d'une âme vertueuse est de mépriser la gloire tout comme les autres biens temporels, et sa vie, pour le maintien de la justice. Mais bien souvent, la gloire accompagne les actes vertueux. D'où la phrase de Fabius : "qui aura méprisé la vraie gloire aura la vraie gloire."(Ab urbe condita, Titus Livius). L'homme de bien ne peut donc avoir pour récompense la gloire humaine.

               De plus, la quête de la gloire entraîne les dirigeants à rechercher la gloire militaire, parfois au risque de la défense du pays. C'est pourquoi le consul romain Torquatus fit périr son propre fils, qui avait combattu l'ennemi contre son ordre. La multitude est donc en danger si le dirigeant cherche la gloire.

                Mais, parce que la quête de la gloire possède un fondement légitime qui consiste dans le refus de déplaire aux hommes, le peuple tolère d'un souverain qu'il recherche la gloire, plus que l'argent ou la volupté.

"Il semble qu'entre toutes les choses terrestres, la plus haute soit ce témoignage que les hommes rendent à un homme pour sa vertu."


VIII- Récompense due au bon roi : la béatitude céleste

               Le roi attend sa récompense de Dieu comme le serviteur attend sa récompense du maître. "Tout pouvoir vient de Dieu" comme le souligne l'Apôtre.

               Dieu rémunère parfois les rois par des biens temporels, mais ceci est commun aux bons rois comme aux méchants. Un tyran qui, tout en agissant pour son compte, œuvrerait pour Dieu peut recevoir des récompenses temporelles. En vérité, la récompense du bon roi est l'éternité, qui consiste en Dieu. St Pierre ordonna ainsi: "Paissez le troupeau que le Seigneur vous a confié, afin que, quand viendra le Prince des pasteurs, vous receviez l'immarcescible couronne de gloire".

               La vertu se définit par le fait qu'elle rend bon celui qui la possède, lui et ses œuvres. Or tout homme désire naturellement le bonheur. Il convient donc d'attendre de la vertu qu'elle rende heureux. Mais si l'œuvre de la vertu est de réaliser le bien,  et celle du roi de bien gouverner ses sujets, le roi peut aspirer au bonheur.
             
                Le bonheur est la fin ultime de tous les désirs. Mais les désirs terrestres sont variables. C'est le désir d'une nature intellectuelle que de tendre vers un bien universel. Celui-ci est le seul qui satisfasse totalement l'individu. Il n'en laisse plus d'autres à désirer. En effet, aucun bien terrestre ne saurait satisfaire une nature intellectuelle.
             
                 Toutefois, la perfection ou le bien complet d'une chose, se mesure par rapport à une autre qui lui est supérieure, car les êtres corporels s'améliorent si l'on y ajoute des éléments meilleurs, et s'appauvrit si l'on ajoute des éléments moins parfaits. Il en va ainsi de l'argent par rapport à l'or: en les mélangeant, l'argent s'enrichit et prend de la valeur tandis que l'or s'appauvrit ou perd de son éclat. Ainsi le bonheur est la perfection finale de l'homme. Or il apparait que toutes les choses terrestres sont inférieures à la nature intellectuelle de l'homme. Il en découle donc qu'aucune chose terrestre ne pourrait être une récompense suffisante pour le roi. Comme le dit St Augustin : "Nous les disons heureux s'ils commandent avec justice, s'ils préfèrent régner sur les passions plutôt que sur les nations qu'il leur plaît, s'ils font toutes choses, non poussées par l'ardeur d'une vaine gloire, mais par l'amour de la félicité éternelle." (La cité de Dieu, 5,24). De fait, le désir pousse un individu vers le principe qui est la cause de son être. Or la cause de l'esprit humain est Dieu, qui l'a fait à son image. Par conséquent, Dieu seul peut apaiser les désirs humains dans leur totalité.
             
                    L'esprit humain connait le bien universel par l'intelligence et le désire par la volonté. Or le bien universel ne se trouve qu'en Dieu. Dieu est donc le seul à pouvoir nous accorder le bonheur.
                 
                Il appert que l'honneur et la gloire sont bien les récompenses des rois, l'honneur et la gloire de faire partie des élus et des saints. Ils possèdent en héritage le royaume de Dieu. Ceux qui recherchent cette gloire peuvent également trouver la gloire humaine, mais seule importe la gloire de Dieu.



IX- Récompense due au bon roi. Sa légitimité.

               A un degré de vertu correspond un degré de bonheur. Plus la vertu est grande, plus le sujet peut être heureux. Or la vertu par laquelle un homme peut non seulement se gouverner lui-même, mais aussi gouverner les autres, est supérieure. Gouverner un grand nombre nécessite de la part du gouvernant une grande vertu. La vertu d'un roi reçoit donc dans l'au-delà une plus grande récompense.


 
X- Destinée temporelle du bon roi et du tyran

           Le bon roi se doit de maîtriser ses propres sentiments ou ses propres envies pour gouverner avec justice en fonction du bien commun. Il en retire des biens temporels plus grands que s'il gouvernait comme un tyran, à commencer par l'estime de ses sujets. En effet, s'il s'efforce de maintenir la justice, l'amour règne parmi ses sujets. L'estime du peuple est une chose que les tyrans ne peuvent avoir, car ils gouvernent selon leurs biens propres. L'amitié repose toujours sur une communion, un partage que les tyrans, étant donnés leurs égoïsmes, refusent. Les bons rois sont au contraire "chéris du plus grand nombre", puisqu'ils gouvernent selon la justice.

           "Cet amour fait que le trône des bons rois est stable". Le peuple se sacrifiera pour celui qui accepte de se sacrifier pour lui.
           
              D'ailleurs, la tyrannie ne peut tenir longtemps, car le peuple finit toujours par se révolter contre celui qui les oppresse. Le peuple soutiendra celui qui s'insurgera contre le pouvoir tyrannique. De plus, ce pouvoir repose sur la crainte. La crainte est une base fragile, car la moindre impunité laissera la place à la révolte. De surcroît, la crainte peut engendrer parmi les sujets des réactions de désespoir, aussi dangereuses qu'imprévisibles. Le tyran ne peut donc rester longtemps en place.

               A ceci s'ajoute le fait que "les rois acquièrent plus de richesses par la justice que les tyrans par leur rapine". Pour se maintenir au pouvoir, le tyran a besoin d'une multitude de petits tyrans contrôlant la population. Ceux-ci coûtent chères. Le bon roi n'en a pas besoin; il dépense donc moins.


XI- Damnation éternelle du tyran

               Pour avoir tué, pillé, asservi, le tyran est condamné aux pires supplices. Sa trahison est si importante qu'elle ne peut rester impunie sur Terre ou dans les cieux.

XII- Conclusion du livre premier

               "Il faut donc que ceux qui reçoivent la charge de gouverner s'appliquent avec force à se montrer à leurs sujets comme des rois, et non comme des tyrans."
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De la Royauté - livre second

Message par Chasseur le Dim 3 Nov - 18:14



Livre Second

I - Le roi est à son royaume ce que Dieu est au monde

               On trouve dans la nature deux sortes de gouvernements: le gouvernement universel, qui n'appartient qu'à Dieu, et le gouvernement particulier, qui n'appartient qu'à l'individu. Or, par nature, les individus se forment en sociétés que la raison gouverne par l'intermédiaire d'un homme. "Que le roi sache donc qu'il a reçu cet office afin d'être dans son royaume comme l'âme dans son corps et comme Dieu dans le monde." Dieu est son modèle de gouvernement.


II - Fonder un royaume en s'inspirant de la création du monde
             
               De l'observation du modèle qu'est Dieu découlent deux modi operandi: l'un par lequel il fonde le monde, l'autre par lequel il le gouverne. Si les rois ne fondent pas souvent les royaumes, ils les gouvernent, à l'instar de l'âme dans le corps. Mais ils peuvent le faire. Or Dieu a d'abord crée les êtres, puis les a classés selon les genres ou les classes. Mais aucun homme ne peut créer de nouveaux êtres à partir du néant. Le roi ne peut que travailler à enrichir et accroître sa cité. Il convient donc de trouver un endroit propice à la croissance et la prospérité de la cité que le roi veut fonder. Cet endroit doit réunir les conditions naturelles optimales pour permettre aux hommes de vivre au mieux.


III - Mission du souverain: promouvoir la vertu

               Gouverner, c'est mener chaque sujet à sa fin comme le pilote le fait pour le navire. Il doit non seulement les respecter, mais les aider à réaliser leurs fins. Il s'agit plus précisément de conserver les êtres dans leur perfection s'ils ne peuvent être meilleurs, ou de les pousser à se perfectionner s'ils n'ont pas réalisé leurs finalités propres. Or la finalité des êtres humains ne se situe pas dans le corps ou dans la matière, car si l'ultime bien était l'accumulation de richesses ou la santé, alors les hommes devraient êtres dirigés par les économes ou par les médecins.
Selon Saint Thomas, "la fin ultime d'une multitude rassemblée en société est de vivre selon la vertu", car "les hommes s'assemblent pour mener ensemble une vie bonne", ce qu'ils ne pourraient faire individuellement. La bonne vie repose sur la vertu ou le bien. Or la fin ultime de la multitude rassemblée en société n'est pas de vivre selon la vertu et le bien, mais de parvenir à la jouissance du bonheur divin. Le gouvernement se doit de mener la multitude vers cette fin. "Un gouvernement est d'autant plus élevé qu'il est ordonné à une fin plus haute". Or "l'homme n'atteint pas sa fin, qui est la fruition de Dieu, par une vertu humaine, mais par une vertu divine."Faire le bien est une grâce de Dieu, et un geste qui relève du surnaturel. Aider les hommes à faire le bien et à réaliser leur fin est donc un travail d'une dimension surnaturelle. Selon Saint Thomas, le roi exerce un véritable "sacerdoce royal". Or cette fonction incombe surtout aux prêtres et au pape, et ce afin que le pouvoir temporel soit distingué du pouvoir spirituel. Le roi se doit de respecter l'autorité religieuse, car "à celui à qui revient la charge de la fin ultime, doivent être soumis ceux qui ont la charge des fins antécédentes."
Si la fin ultime consiste en l'accumulation de biens matériels, comme ce fut le cas pour les religions païennes ou pour l'Ancien Testament (Dieu promettait des biens temporels au peuple juif), les prêtres se retrouvent soumis au pouvoir temporel. Or, Dans le Nouveau Testament, les hommes sont orientés vers un bonheur surnaturel; il convient donc que le pouvoir temporel soit soumis au pouvoir spirituel.


IV - Mission du souverain: les devoirs qu'elles impliquent

             
               Tous les biens temporels doivent concourir à la réalisation de la fin des êtres humains; les richesses ou la santé doivent être utilisées à bon escient. Ces biens font parties des moyens de salut offerts à l'homme. Le roi, qui doit précisément contrôler les moyens temporels de salut pour mener les hommes vers leurs saluts (car les fins antécédentes sont soumise à la fin ultime), doit de même diriger toutes les fonctions humaines et les organiser par l'autorité du gouvernement.
Pour mener les hommes vers leurs fins, leurs saluts, leurs biens ultimes, le roi doit s'efforcer de prescrire ce qui les y conduit et de proscrire ce qui les en détourne. Les efforts du roi se divisent en trois points: instituer une vie bonne au sein de la multitude, la conserver et la faire progresser. Instituer une vie bonne passe par la vertu et l'acquisition de biens matériels, car la vertu est ce par quoi un homme vit bien, et les biens matériels permettent de le maintenir en bonne santé, apte à pratiquer la vertu. Ainsi maintenir une bonne vie suppose trois conditions: que la multitude soit unie dans la paix, que la multitude, unie par le lien de la paix, soit dirigée au bien-agir et qu'il y ait une quantité suffisante de choses nécessaires au bien-vivre. Le bien public doit être conservé selon ces trois critères. Or trois choses peuvent l'empêcher: la première est que les hommes qui constitue le bien public évoluent et ne sont pas capables de remplir les mêmes offices toutes leurs vies; la deuxième est la mauvaise volonté des individus, qui travaillent mal ou qui enfreignent les lois; la troisième est le cas des invasions et des guerres.
Le roi doit donc veiller à ce que les hommes se succèdent les uns aux autres sans perdre l'expérience des prédécesseurs (fonder des écoles…); il doit également détourner les hommes de l'iniquité par ses lois, ses châtiments et ses récompenses, à l'exemple de Dieu; en outre, il a le devoir de rechercher la paix à l'intérieur comme à l'extérieur.
Le progrès du bien public nécessite que le roi s'efforce de parfaire ce qui existe, de combler les manques et corriger ce qui est désordonné.


V - Bienfaits des régions tempérées

               Il est préférable de choisir les régions tempérées lors de la fondation d'une cité. Les hommes pourront tirer du climat de nombreux avantages, à commencer par la santé du corps. Les excès de chaleur ou de fraîcheur indisposent et rendent parfois les hommes inaptes au travail ou, du moins, ralentit leurs activités.

VI - Salubrité de l'air, des aliments et des eaux

               La première chose à rechercher pour la fondation ou l'entretien d'une cité est la salubrité de l'air, à savoir ce dont l'homme a constamment besoin pour respirer. Selon Saint Thomas, qui cite Vitruve, la salubrité se trouve en hauteur, éloigné des rivières parfois marécageuses, proche des vents qui aèrent l'espace. Par l'ensemble des corps morts qui y demeurent, les marais et les brouillards entretiennent l'insalubrité. Il faut donc s'installer au-dessus d'eux.
La qualité des aliments est également très importante dans l'entretien d'une cité. Les Anciens y prêtaient attention en observant la santé des animaux qui y vivaient. Ce qui est bon pour eux est bon pour les hommes: tous se nourrissent des produits de la terre.
Enfin, la salubrité de l'eau répond à une exigence naturelle et sanitaire. Après l'air, l'eau est ce dont nous avons le plus besoin.
De ces critères dépendent la santé des hommes. Aussi peut-on juger de la salubrité d'un lieu à l'apparence des hommes qui y habitent, au nombre d'enfants et de vieillards.

VII - Autonomie vivrière et écueils du libre-échange

              L'abondance de nourriture est la condition principale au maintien de la vie dans un lieu donné. L'affluence de vivres provient tout d'abord de la fertilité d'une région, ensuite de l'usage du commerce. La première solution est préférable à la seconde, celui qui montre qu'il a besoin d'autrui est déficient et fragile. Une cité est d'autant plus digne qu'elle se suffit à elle-même. De plus, son autonomie la protège des méfaits de la guerre.
En outre, la présence des marchands et des étrangers corrompt les mœurs d'une cité. En effet, ceux-ci agissent selon leurs propres lois et leurs propres coutumes, ce qui influence les pratiques de l'ensemble des citoyens.
Et si les citoyens s'adonnent au commerce, la cupidité remplacera le sens du bien commun. Le commerce consiste dans la réalisation d'un gain, ce qui peut pousser à la cupidité, à la recherche des richesses matérielles, et enfin, au mépris du bien public au profit d'un bien particulier.
A cela s'ajoute le fait qu'une cité qui se complait dans les plaisirs perd toutes qualités militaires par le fait même qu'elle refuse l'effort. Enfin, les rassemblements d'hommes donnent lieu aux procès et aux séditions, du moins aux désaccords, c'est pourquoi il est préférable d'avoir une occupation à la campagne plutôt qu'en ville. Or les marchands doivent rester en ville pour s'occuper de leurs affaires. La campagne préserve mieux la vertu.
Mais le surplus est inutile; les marchands ont tout de même leur utilité dans le sens où ils pourront écouler les réserves non consommées par une cité. Il faut donc user des marchands avec modération
.


VIII - Aménité des lieux et modération des plaisirs

               La douceur de vivre retient les citoyens et les empêche d'émigrer. Le lieu choisi doit être arboré, situé dans une plaine, proche des montagnes et d'un cours d'eau. Mais une douceur superflue entraîne les hommes dans la jouissance. La suavité des plaisirs plonge l'âme dans les plaisirs sensuels et l'empêche d'avoir un jugement raisonné. Les citoyens deviennent pusillanimes dès lors qu'il s'agit d'affronter des difficultés. Or la nature étant avide de délectations, le citoyen qui se complait dans les plaisirs en viendra à voler ou se corrompre pour se procurer ce qu'il désire. Cependant, un peu de délectation ne fait que divertir les âmes sans les détourner de Dieu. C'est pourquoi il est préférable de situer la cité dans un lieu agréable.
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