Charles Maurras : Comment je suis devenu royaliste

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Charles Maurras : Comment je suis devenu royaliste

Message par Chasseur le Mar 1 Oct - 23:12



Comment je suis devenu royaliste 1

Bien qu'on l'ait beaucoup dit, je ne suis pas né royaliste. Je ne suis même pas tout à fait un « Blanc » du Midi 2, comme Barrès aimait à l'écrire. Les amateurs de pittoresque se sont souvent servis de cette étonnante figure des Rois en exil 3, Élysée Méraut, pour expliquer mes idées sur la Monarchie ou pour illustrer mon culte des Princes. La vérité, plus complexe, est aussi plus simple.
Le cas de ma famille (paternelle ou maternelle) est celui de l'immense majorité de la petite bourgeoisie au XIXe siècle, très divisée sur la politique ; les ménages eux-mêmes s'y sont trouvés en désaccord sur bien autre chose que la forme du gouvernement ou les principes d'autorité et de liberté ! Leurs divergences ont été morales, religieuses, et ont paru gagner les suprêmes racines de la conception de la vie.
Souvent aussi était-ce d'apparence pure. J'en pourrais donner, pour les miens, des signes variés. Mon père et ses sept frères et sœurs avaient reçu de leur père une collection de prénoms tirés de Plutarque ou de Tite-Live, l'aîné appelé Romain, le second Aristide, un troisième Sabin, un autre Camille… tandis que leur bonne mère, déclarant ne rien entendre à tous ces faux dieux, n'appelait ses enfants que par les noms chrétiens de Jean-Baptiste, Joseph, Gustave, etc. Ce qui ne l'empêchait pas de s'appeler elle-même Apollonie et de me léguer l'extraordinaire prénom de Photius qui était héréditaire dans sa propre famille. Son arrière-petit-neveu, mon cousin au troisième degré le docteur Charles Poutet, qui s'appelle aussi Photius, ne sait pas plus que moi comment cet équivalent grec du « Lucien » latin nous est venu par le cours des générations.
Nous ne nous connaissons aucun aïeul phanariote ni hellène. Quelque Grec de Marseille aura-t-il servi de parrain à un ascendant éloigné ? L'explication est vraisemblable, mais ce n'est pas ainsi que l'avait entendu la malice villageoise, et l'on en avait fait un bon conte anticlérical.
L'un quelconque de nos grands-pères, déjà féru de costume antique, voulant baptiser son fils Phocion, l'alla dire à la sacristie. Le curé de Roquevaire, à moins que ce ne fût celui d'Auriol, jeta un cri d'horreur :
— Mais c'est un hérétique, mais c'est un schismatique ! Mais votre Phocion a séparé Byzance de Rome ! Il ne sera pas dit qu'un de mes paroissiens s'appelle jamais Phocion. Je le baptiserai Photius…
Notre aïeul, s'excusant d'en remontrer ainsi, soutint que Phocion ne pouvait être reconnu coupable d'aucun schisme : nullement théologien, mais orateur, général d'armée, quatre siècles avant que l'Évangile fût prêché dans Athènes, vraiment ce n'était pas sa faute s'il avait ignoré le vrai Dieu.
— C'est vous qui confondez, repartit le bon prêtre, c'est Phocion qui s'est placé hors de l'Église, votre enfant sera Photius, ou rien !
Ainsi fut fait et, malgré les protestations, le registre paroissial porta, garda, perpétua le malencontreux Photius, et les parents se rattrapèrent en daubant à l'envi sur l'ignorance de leur pasteur : ils ignoraient eux-mêmes les trois ou quatre Photius du Martyrologe, antérieurs au schisme et très légitimes patrons, un des saints Photius s'étant même honoré par la défense des arts plastiques contre les briseurs d'images 4 qui le mirent à mort sous Léon l'Isaurien.
Quoi qu'il en soit de la gravité de ces désaccords ou de ces fantaisies dans l'ordre des croyances, il ne faut pas beaucoup remonter dans le passé de la France pour atteindre une couche tout à fait unanime de bons sujets du Roi. Le grand-père paternel dont je viens de parler, était un abonné fidèle des Débats royalistes, pendant la Restauration. L'heure approchait sans doute où les folles rancunes du vicomte de Chateaubriand et les complaisances coupables de Bertin allaient débaucher bien au-delà de la brillante équipe littéraire, le malheureux public qui la lisait et la suivait. C'est avec de bons royalistes que l'artifice libéral fabriqua peu à peu des républicains.
Il dut en être de beaucoup de modestes familles ainsi que de la nôtre. Leur bibliothèque dit l'histoire de leurs idées. Lectrices ardentes de La Monarchie selon la Charte, puis du Consulat et l'Empire, elles finirent par les pamphlets de Lamartine et ceux de Proud'hon. Tel est le glissement du siècle. Une trentaine d'années plus tard, mon père était gagné à la duperie de l'Empire libéral. Mais, ulcéré par Sedan, et devenu le client du Bien Public, il mourut en 1874 plein d'espérance dans Monsieur Thiers. Son frère aîné était resté orléaniste intransigeant. Deux de ses cadets tournèrent à la République exaltée, un peu enragée, même communarde.
Extrêmement stricte en matière religieuse, ma mère avait été élevée dans l'horreur de la Révolution. Un bisaïeul arrêté et emprisonné avait échappé par miracle. Le président du tribunal révolutionnaire d'Orange, ancien garçon d'auberge, à qui il avait eu l'esprit de donner autrefois de larges pourboires, se porta fort de son civisme et le fit relâcher. Mais la détention avait dû être longue. Ma mère m'a souvent montré avec émotion le mince étui que l'on glissait dans la soupe du prisonnier et qui lui apportait l'écriture des siens. Je n'ai plus retrouvé cette petite épave, mais je conserve encore la clochette fêlée des messes clandestines célébrées pendant la Terreur. Là était, là durait le cœur des idées politiques léguées par ma grand-mère, morte à Martigues avant ma naissance.
En février 1848, on revenait en bande à la maison de ville par le chemin de Paradis, alors très passager ; ma mère et ses sœurs, toutes petites filles, qui marchaient en avant, apprirent les premières les journées de Paris et la Révolution. Elles se mirent à courir pour supplier les gens de ne rien en dire à leur mère. Quant elle fut bien assise au coin de son feu on lui apprit l'avènement de la deuxième République, elle s'évanouit.
Si forts que fussent ces exemples et ces impressions, l'esprit de ma mère inclinait aux idées libérales. Elle pensa très longtemps que 1789, bien différent de 1793, avait signifié un affranchissement, scellé une juste révolte, détruit de longues iniquités. Le mécanisme de l'ancienne organisation de la France ne lui apparut que beaucoup plus tard ; elle approchait de la cinquantaine, et j'étais plus que grand garçon, quand une lecture très complète de Mme de Sévigné la fit compatir aux soucis et aux tribulations que donnait à la pauvre marquise le régiment acheté à monsieur son fils ; ainsi distingua-t-elle l'ancien équilibre historique des services et des honneurs. En aucun temps, je dois le dire, elle n'avait manifesté la moindre foi dans une bonne République, et M. Thiers ne lui avait paru estimable qu'au titre de fourrier des princes d'Orléans.
— Mais ton père pensait le contraire, avait-elle soin d'ajouter, il ne croyait pas à la monarchie.
— Et ton père à toi, demandais-je, qu'est-ce qu'il était, en politique ?
Mon grand-père était né de légitimistes ardents. Le grand cri d'adoration de sa mère était : « Mon Duc de Berry », le prince à la mode. Demeuré carliste sous le gouvernement de Juillet, il finit par céder, comme le reste de la Marine française, aux beaux dons séducteurs, vaillance, grâce, esprit populaire, tour familier, du Prince de Joinville, sous les ordres de qui il avait navigué. Un jour, que j'ai lieu de placer après les années 40, ce Prince charmant lui fit l'honneur d'une visite dans sa propre maison. Qui fut bien attrapé ? Ce furent les petites filles, qui, attendant le fils du Roi, se figuraient la toque à plumes, le haut-de-chausses, le justaucorps collant des Contes de fées : il fallut faire la révérence à un bel officier de marine en petite tenue !
— La première déception de ma vie, disait souvent ma mère, en riant.
Elle n'en avait pas moins gardé un très grand faible pour la branche cadette ; la fusion, puis la reconnaissance régulière du Comte de Paris la comblèrent d'espoir.
Pour ma part, je subis d'autres influences et fus d'abord pour Henri V. Rien, n'est plus clair en moi que le souvenir de la haute vague de Légitimisme qui, au lendemain de la guerre, passa sur un grand nombre de familles françaises. Je ne parle point du tout des familles aristocratiques ou grand'bourgeoises, je parle du peuple et de ces éléments du peuple avec lesquels j'avais contact : ma bonne, les amies de ma bonne, dont beaucoup étaient aussi « blanches » et plus « blanches » que leurs maîtresses.
Ne raillez point et ne riez point. On écoutait venir sur les routes les chevaux blancs qui ramènent le Roi. Henri Dieudonné venait rétablir le principe d'autorité d'où sortent des deux forces sociales : le commandement et l'obéissance. Il venait rétablir l'ordre humain avec l'ordre divin… Je n'ai jamais pu lire les belles stances du discours de l'abbé Lantaigne dans L'Orme du mail 5 sans qu'une mémoire docile émût en moi, toute pareille, la vieille chanson d'une certaine « Miette ». « Miette du Château », disait-on, sur la prairie de Roquevaire, et au pèlerinage de Saint-Jean de Garguier. J'étais de la troupe d'enfants qu'il lui arrivait de garder pêle-mêle quand les autres domestiques s'en déchargeaient. Je revois ces bords du Riou et de l'Huveaune, ou ces pelouses du Château, qui appartenait, je crois, aux oncles de Mgr Castellan, aujourd'hui archevêque de Chambéry. Le moyen de rendre Miette éloquente était, je le savais, d'attacher à ma canne rouge mon petit mouchoir blanc. Alors, elle parlait, alors, elle chantait comme l'abbé Lantaigne : Il viendra, il viendra, il va revenir, notre Roi ! Il n'y a que les méchants (li marrias) pour le craindre. Il est si bon ! Il est si beau ! La voix était mouillée de larmes, et son fidèle cœur la faisait monter en tremblant.
C'est aux mêmes moments qu'en Languedoc courait la ronde ouvrière et paysanne :
S' Enri V deman venié !
A ! quinto festo !
A ! quinto festo !
S' Enri V deman venié !
A ! quinto festo acô sarié !

I' anarian tôuti !
I' anarian tôuti !
E menarian nostis enfant !
Nosti journado
Sarien pagado
Rén que de pèço de vint franc !
« Si Henri V demain venait
ah ! quelle fête !
Ah ! quelle fête !
si Henri V demain venait !
Ah ! quelle fête ce serait !

« Nous irions tous,
nous irions tous,
et nous mènerions nos, enfants,
Nos journées,
seraient payées
toutes en pièces de vingt francs ! »

(Lire la suite du texte sur : http://maurras.net/textes/32.html)
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