Marcel De Corte un philosophe monarchiste à redécouvrir

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Marcel De Corte un philosophe monarchiste à redécouvrir

Message par Chasseur le Mer 28 Aoû 2013 - 16:26



Marcel De Corte un philosophe monarchiste à redécouvrir



La conclusion du livre "L'intelligence en péril de mort" :



Si nous essayons de ramasser nos conclusions et de formuler notre diagnostic sur la maladie dont l’intelligence contemporaine est atteinte, nous voyons sans difficulté que les analyses que nous avons effectuées convergent toutes vers un centre unique : l’intelligence s’est invertie. Au lieu de se conformer au réel, elle a voulu que le réel se conforme à ses injonctions. Mais comme il faut en l’occurrence violenter la nature pour arriver à cette fin, il a fallu que l’intelligence s’altère au point de se soumettre complètement aux puissances de l’imagination, seule faculté capable en nous de construire un autre monde qui supplanterait le monde réel et qui, étant l’œuvre de l’homme serait totalement soumis à l’homme. L’intelligence s’est ainsi anémiée, rabougrie. Elle s’est amputée de ses racines, vidée de sa substance. Elle est devenue l’esclave de celle qui était naguère encore sa servante. Ne fonctionnant plus qu’au rebours de sa constitution propre, comme un moteur dont les rouages tournent à l’envers, elle meurt progressivement. Les réserves naturelles qu’elle détenait encore, voici peu, s’épuisent. Elle n’a plus la force de prendre de la distance vis-à-vis de cet autre monde qu’elle bâtit en s’asservissant à l’imagination. Elle devient incapable d’en reconnaître le caractère artificiel. Elle s’absorbe et s’anéantit dans ses propres productions. Elle fait corps avec cet autre monde qu’elle engendre. Elle s’y perd et s’y matérialise. L’homme moderne est semblable à la fourmi dont l’être tout entier est immergé dans son œuvre. Son intelligence est devenue prisonnière de « la parfaite et définitive fourmilière » qu’elle a construite et elle ne sait même plus, tant elle est débile, qu’elle est captive de la matière dont elle se veut la puissance transformatrice et démiurgique. En un mot comme en cent, l’intelligence moderne ne CONNAÎT plus, elle FAIT. Des trois fonctions que la philosophie a toujours reconnues à l’intelligence la fonction de connaissance (theoria) où elle s’efforce de découvrir ce que sont les êtres et les choses d’un univers qui ne dépend pas d’elle et dont elle dépend ; la fonction d’action (praxis) où elle s’efforce d’atteindre la fin que l’homme ne cesse de poursuivre et qui ne dépend pas de sa volonté l’accomplissement de son être et le bonheur ; la fonction de fiction (poiesis) où elle produit des œuvres qui dépendent entièrement d’elle quant à leurs déterminations, la seule qui reste aujourd’hui est la troisième et c’est la plus infime de toutes nos connaissances. Procedere persimilitudines varias et repraesentationes est propriurn pœticae, quae est infima inter omnes doctrinas, note justement saint Thomas ; la technique qui utilise les images et les représentations diverses des choses en vue de les connaître est propre à l’activité poétique de l’esprit humain et se situe au degré inférieur du savoir. Rien d’étonnant puisqu’elle porte sur la représentation, c’est-à-dire sur le double et sur le simulacre de la réalité, et non sur la réalité elle-même. Telle est la rançon du triomphe de l’intelligence poétique et fabricatrice d’objets artificiels :la connaissance qu’elle en a est totale, exhaustive, et ne laisse plus la moindre place au mystère et aux obstacles que nous rencontrons dans la nature ; le monde qu’elle construit n’a plus de secret pour elle, mais il n’est pas le monde réel dans lequel nous sommes plongés par le destin de la naissance, il n’en est que la pellicule que nous lui surajoutons et qui reste dérisoirement mince en comparaison de l’immensité de la création et du nombre infini des créatures inertes ou vivantes qui ne dépendent pas d’elle. L’intelligence domine et ne mesure au surplus le monde qui est son œuvre qu’à la condition d’y introduire ses propres déterminations, c’est-à-dire de s’y retrouver elle-même. A ce niveau de l’activité poétique, l’homme ne se connaît même pas lui-même à proprement parler, il se reconnaît dans son œuvre, il s’identifie comme auteur de cette œuvre parce qu’il s’y projette tout entier et s’y rencontre. C’est tout. L’œuvre de l’homme renvoie l’homme perpétuellement à son moi dont elle est pour ainsi dire le prolongement. Si la connaissance se définit par la correspondance de l’esprit à la réalité qui en est indépendante, il faut affirmer, dussent notre superbe et notre amour-propre en souffrir, que le champ de la connaissance humaine s’est terriblement rétréci depuis l’Antiquité et le Moyen Age. Nous ne connaissons plus guère que ce que nous faisons ou ce que nous introduisons dans la réalité pour la rendre connaissable : la mesure mathématique par exemple. La [/font][font=Times New Roman]connaissance métaphysique est quasiment disparue et avec elle toutes les connaissances qui relèvent de la contemplation de l’univers, des principes essentiels qui régissent la nature des êtres et des choses qu’il contient, du Principe suprême auquel son existence est suspendue. Nous sommes même parvenus à donner un sens péjoratif à l’extrême au mot theoria qui signifiait pour les Anciens la plus haute activité de l’intelligence, ainsi qu’au mot spéculation qui le traduit. La théorie au sens laudatif n’est plus cette vision de l’univers, de ses lois et de sa Cause, dont la lumière se répand sur les connaissances particulières pour les situer dans l’ensemble du savoir, elle est au contraire l’hypothèse scientifique tributaire de l’expérience et soumise à sa vérification. La morale et les mœurs se sont évaporées à leur tour après un bref essai que tenta l’action de remplacer la contemplation ostracisée. Leur disparition était inévitable. Les lois et causes de l’être mises au rancart, la nature de l’homme et sa finalité devaient suivre. La morale, n’étant plus fondée sur l’être de l’homme et sur sa destinée, était suspendue dans le vide, au moment même où on la chargeait du fardeau hérité de la métaphysique défunte. Il ne fallut pas deux générations pour que l’impératif catégorique de Kant et les postulats de la raison pratique n’éclatassent comme des baudruches. Il en fut de même de « L’Action » de Blondel : appelée à donner à la philosophie chrétienne la base qui lui manquait, « L’Action » eut pour conséquence l’Action catholique où la morale et la religion n’ont plus part et sont remplacées par « l’élaboration d’un homme nouveau et d’un monde nouveau », par la participation à « la construction du socialisme », autrement dit par l’activité poétique de l’esprit. C’est pourquoi notre époque ignore la poésie et l’art. La raison de leur exil est évidente : la poésie et l’art ont outrepassé leurs bornes. Au lieu d’édifier une œuvre belle, subordonnée à des lois profondes, indépendantes du poète et de l’artiste au même titre que celles de l’Être et du Bien que l’arbitraire de l’homme ne peut s’assujettir, la poésie et l’art ont prétendu jouir d’une autonomie radicale et prométhéenne, exactement comme l’intelligence moderne. Le résultat saute aux yeux : ils ont dégénéré en artifices purs et simples, c’est-à-dire en procédés mis en œuvre pour n’atteindre rien qui soit indépendant de l’auteur. Le poète et l’artiste ont voulu être des créateurs comme Dieu et leurs œuvres se sont évanouies dans le néant. Ils ont rejoint les techniques et les technocrates dans le culte exclusif de l’artificiel et de la fiction, dans la mystique et la mystification du FAIRE substitué à toutes les autres activités de l’esprit. Le faire a tout envahi ! Comme l’écrivait récemment Gilbert Tournier, « on ne goûte plus, on ne découvre plus, on fait ! On fait les lacs italiens, on fait du bateau, on fait de la vitesse, etc. » Cette« trace obsessionnelle » de la production dans le loisir montre jusqu’à quel point, jamais atteint antérieurement, notre époque est fascinée par la conviction de ne pouvoir connaître que ce qu’elle fait. Tel est le postulat implicite autour duquel tous les aspects de notre temps exécutent, dans tous les sens du mot, leur révolution : l’esprit humain ne peut connaître que ce qu’il fait ! Le loisir lui-même, naguère encore condition de la contemplation et du savoir, est devenu un travail. L’évolution du mot grec scholè, qui signifiait désœuvrement et qui a cependant donné notre mot école, montre bien à quelle subversion radicale l’intelligence humaine a été soumise. Et aujourd’hui l’école elle-même n’est plus le lieu où se dispense le savoir « théorique », mais celui où l’on se prépare à en produire. Toute la pédagogie dite moderne en témoigne. Les Facultés sont emportées par le courant : elles sont d’ores et déjà des écoles professionnelles supérieures. On comprend ainsi pourquoi notre époque a fait du travail la valeur unique à laquelle toutes les autres se réfèrent, et du travailleur l’exemplaire même de « l’homme nouveau » qui, façonnant le monde selon des formes nouvelles issues de son génie créateur, le transforme et se transforme du coup lui-même. L’homme qui travaille est le démiurge de la nature, de la société et de soi-même. En faisant, il se fait. Il ne dépend donc plus que de soi pour être. Il n’est plus soumis à aucune transcendance. Il n’est plus même asservi à une prétendue « nature des choses » qui résisterait à son emprise, à une réalité qui serait distincte de lui puisqu’il fait corps avec elle en la transformant, à une loi éternelle puisqu’il modifie sans cesse toutes choses par son travail et se modifie lui-même. Notre époque est la seule dans l’histoire humaine qui ait fait du travail une religion et du travailleur une sorte de divinité créatrice du monde et d’elle-même. Le Travail est le substitut moderne de l’Absolu et méconnaître la dignité suréminente du travail revient à commettre un sacrilège. Unetelle superstition n’a pu naître que dans un type de civilisation où l’activité humaine par excellence est la fiction, le faire, la production, la transformation incessante du monde et de l’homme. C’est à la mise en relief de cette activité poétique de l’esprit qu’aboutit notre étude. L’objet de l’intelligence n’est plus le réel, mais l’idée qu’elle s’en fait en recourant aux puissances de l’imagination. L’intellectuel est un producteur d’idées. Il transforme le monde selon la représentation mentale qu’il s’en est formée. Il est assimilé à ce titre au travailleur manuel, producteur d’objets et transformateur de la matière selon un modèle préalable. Le candidat à l’intelligentsia se reconnaît de plus en plus comme un travailleur que la société prépare à sa fonction de producteur et qui a dès lors droit à un « présalaire ».
Les sciences, découronnées de la métaphysique, deviennent de plus en plus des techniques de transformation de la nature. Elles abordent le réel à l’aide d’instruments que l’homme a fabriqués pour en saisir l’aspect quantitatif si bien que nous pouvons nous demander si elles n’ont pas affaire uniquement aux schémas de l’esprit qui a imaginé ces instruments et obligé la nature à se soumettre aux conditions de l’expérimentation. Simone Weil estimait qu’ « il s’est passé pour nous, gens d’Occident, une chose bien étrange au tournant de ce siècle : nous avons perdu la science sans nous en apercevoir ou tout au moins ce que depuis quatre siècles on appelait de ce nom. Ce que nous possédons sous ce nom est autre chose, radicalement autre chose, et nous ne savons pas quoi. Personne peut-être ne sait quoi. »Hannah Arendt pense que ce n’est « pas la contemplation, l’observation ni la spéculation qui conduisirent au nouveau savoir », mais « un instrument fait de main d’homme, le télescope (...)l’intervention active de l’homo faber, du faire, de la fabrication ». L’alliance étroite entre le nouveau type de connaissance et des techniques mathématiques et expérimentales a ainsi placé l’homme en présence d’un monde qui, à la limite, est son œuvre propre, et la science a franchi les limites où la situait l’intelligence contemplatrice : elle est devenue la tentation de métamorphoser la nature, de l’envoûter en quelque sorte, d’atteindre ses ultimes ressorts et de les agencer de manière à fabriquer un monde miraculeux et un homme surhumain. L’information, quant à elle, fait l’opinion. Dans les trois cas que nous avons analysés et qui sont comme des coupes opérées dans la« dissociété » contemporaine, nous avons pu constater que la maladie trouve son origine dans la rupture des relations que l’intelligence noue avec la réalité et dans son repliement sur elle-même. En ce monde intérieur, elle agence à loisir, dans une indépendance aussi grande que possible vis-à-vis du réel et de son principe, avec les débris du monde disloqué, un univers idéologique et imaginaire. Elle est alors contrainte de surimposer ce monde de nulle part autour d’elle pour retrouver un monde de remplacement sans quoi elle ne pourrait vivre en son irrespirable solitude. Le monde extérieur n’est plus alors pour elle qu’un immense chantier de démolition et de construction dont elle est le seul architecte. A cette fin, elle est contrainte de faire appel à l’imagination, seule faculté en nous qui soit capable de se représenter les formes que la matière doit prendre. Elle s’y subordonne sans l’avouer. Vers elle convergent encore toutes les aspirations des puissances inférieures de l’homme privées de leur régulation. Le repli de l’intelligence sur elle-même les a amputées de leur finalité humaine, ne leur laissant plus que leur convoitise animale. Elles cherchent à l’aveugle une issue à leurs appétits. L’intelligence anémiée se mettra au service des passions et des instincts tendus vers n’importe quoi qui puisse les satisfaire dans le monde qu’ils requièrent pour s’assouvir. A ces concupiscences et à ces rêves qui déferlent du bas de la nature humaine, l’intelligence prêtera son appui, sa capacité de calcul, ses ruses et même sa logique. Cette avidité informulée a encore un lien avec le réel. L’intelligence moderne s’y greffera pour lui conférer ses déterminations propres, élaborées dans sa retraite, et ainsi se reconstituer un


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Message par Chasseur le Mer 28 Aoû 2013 - 16:28

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monde qui soit le sien. Sous cet amalgame étonnant, explosif, inhumain, de rationalisme et d’irrationalisme, l’homme moderne serait démuni de monde autour de lui. Il lui faut faire ce « monde nouveau » et il ne peut le bâtir que si l’intelligence en lui se laisse mener vers ce monde de la pesanteur et de la chute pour y trouver une matière qui existe et dans laquelle s’imprime la forme dominatrice des songes et des mensonges accumulés dans le refuge de la « conscience » indépendante. Parce qu’il interdit à l’intelligence cet acte d’humilité devant l’objet qui définit la connaissance vraie, le rationalisme est voué à l’irrationalisme. Plus la raison se veut rationnelle, au sens de faculté indépendante de la condition humaine limitée, plus elle doit faire une large part à l’irrationnel dont elle a besoin pour exercer sur une matière préexistante sa volonté de puissance et de détermination autonome. Au terme du processus, l’intelligence se détruit elle-même et fait place à l’imagination et aux forces de l’inconscient. Ainsi se construit un monde écartelé entre la logique dont il reçoit la forme vide et la folie qui lui octroie une existence pleine d’ombres. C’est ce que notre temps appelle l’activité dialectique de l’esprit. Ainsi que l’écrivait Simone Weil, « l’aventure cartésienne a mal tourné » qui consiste à partir de la pensée dépourvue de sa relation constitutive à l’être pour retrouver l’être. Nous contemplons les ultimes et gigantesques efforts de cette activité poétique où le père du monde moderne a fourvoyé l’intelligence de l’homme, tout en l’empêchant de donner dans cette direction même sa fleur et son fruit de beauté. Auguste Comte l’avait déjà entrevu : « Dans sa vaine suprématie actuelle, l’esprit est, au fond, notre principal perturbateur. » Il stigmatisait avec force « le délire actuel de l’orgueil poétique » et « les vicieuses prétentions politiques des artistes et des poètes ». A partir du XVIIIème siècle, note-t-il, « les docteurs proprement dits furent de plus en plus remplacés, dans la présidence spirituelle du mouvement de décomposition, par de purs littérateurs, plutôt poètes que philosophes, mais dépourvus de toute vocation. L’avènement de la grande crise procura naturellement à cette classe équivoque les bénéfices politiques de sa suprématie révolutionnaire. » Contrairement à l’image d’Épinal que l’on s’en fait d’ordinaire, Descartes est beaucoup moins un philosophe et un savant qu’un poète manqué pour qui « les idées de toutes choses peuvent être imaginées » (plus omnium ideae fingi possunt) et projetées dans une matière extérieure de manière a construire un monde rationnel, à la façon de l’artiste ou de l’artisan. Dès qu’une activité humaine en supplante une autre et impose son fonctionnement propre à une autre faculté, on se trouve en présence d’une maladie d’autant plus grave qu’elle atteint les puissances supérieures de l’homme. S’il s’agit de l’intelligence, le péril est mortel. Substituer l’activité poétique de l’esprit à l’activité pratique ou morale et à l’activité contemplative revient purement et simplement, nous l’avons dit et redit, à substituer l’homo faber à l’homo sapiens, la technique à l’intelligence, et, dans la « dissociété » démocratique ou plus exactement pseudo-démocratique d’aujourd’hui, la tyrannie de l’État technocratique aux communautés naturelles ainsi que l’information dirigée à la connaissance vivante et vraie. Une telle substitution s’effectue sous nos yeux avec cette double circonstance aggravante, d’une part, que nous en sommes les complices bénévoles et, de l’autre, que les techniques de persuasion, de thaumaturgie et de conditionnement des esprits dont disposent l’Etat technocratique et les manœuvriers de la salle des machines sont telles que l’utopie devient réalisable. L’hébétude de nos contemporains en accepte l’augure. Nous ne nous apercevons même plus tant nous sommes subjugués par la perversion poétique et par les fictions, que l’histoire devient prophétie, l’économie prédiction d’un nouveau Paradis terrestre, la sociologie oracle, la psychologie horoscope, la technique magie, et la théologie annonce de la mort définitive de Dieu et de l’introduction de l’humanité dans une nouvelle Alliance sous le gouvernement mondial de clercs entièrement sécularisés. Nous ne nous apercevons même pas, faute d’intelligence, que nous nous éloignons de plus en plus de la réalité. Ne pouvant plus connaître que ce monde que nous construisons par notre travail et jusque dans nos loisirs, nous ignorons dès lors que notre intelligence collabore à sa propre disparition. Le temps vient, s’il n’est déjà venu, où la plus massive inintelligence coïncidera avec la technique la plus déliée, la plus retorse. Le savoir-faire aura éliminé le savoir et la fiction perpétuelle, pareille au cinéma permanent, la sagesse. Tout y contribue : l’intelligentsia technocratique, la science, l’information. L’activité poétique triomphe sur toute la ligne, comme l’avait prévu Victor Hugo : « L’idéal moderne a son type dans l’art et son moyen dans la science. C’est par la science qu’on réalisera cette vision auguste des poètes : le bien social. On refera l’Éden par A + B. » Ou encore : « Toute civilisation commence par une théocratie pour finir par une démocratie. La presse, qui a tout détruit au XVIIIème siècle, va tout reconstruire au XIXème... Legrand poème de l’humanité s’imprimera...» Oui, grâce à ces hommes suprêmes Grâce à ces poètes vainqueurs, Construisant des autels poèmes Et prenant pour pierres les cœurs, Comme un fleuve d’âme commune Du blanc pylone à l’âpre rune, Du brahme au flamine romain,Une sorte de Dieu fluide Coule aux veines du genre humain. Chateaubriand était plus laconique : « Le poète est toujours l’homme par excellence. » Et Shelley le disait autrement : « Les poètes, selon les circonstances de l’époque ou de la nation où ils ont appui, se sont appelés dans les premiers âges du monde, législateurs ou prophètes ; un poète réunit essentiellement ces deux caractères à la fois. Car non seulement il perçoit fortement le présent tel qu’il est et découvre les lois selon lesquelles les choses présentes doivent être ordonnées, mais il voit le futur dans le présent, et ses pensées sont les germes de la fleur et du fruit des temps à venir. Je ne veux pas dire que les poètes soient prophètes dans le sens vulgaire du mouton qu’ils peuvent prévoir la forme des événements à venir aussi sûrement qu’ils en connaissent d’avance l’esprit ; je laisse cette prétention à la superstition, qui voudrait faire de la poésie un attribut de la prophétie, au lieu de faire de la prophétie un attribut de la poésie. Le poète participe de l’éternel, de l’infini, de l’un ; par rapport à ses conceptions, il n’y a ni temps, ni espace, ni nombre... Les poètes sont les hiérophantes d’une inspiration instinctive ; les miroirs des ombres gigantesques que l’avenir jette sur le présent ; les trompettes qui sonnent la bataille et ne sentent pas ce qu’elles inspirent ; l’influence qui n’est pas émue et qui émeut. Les poètes sont les législateurs non reconnus du monde. » Ils sont les démiurges de la Divinité et, lorsque Dieu meurt dans l’âpre concurrence qu’ils lui livrent, ils sont les poètes, les fabricateurs, les créateurs du monde et de l’humanité : C’est dans leur transparente et limpide pensée Que l’image infinie est le mieux retracée Et que la vaste idée où l’Éternel se peint D’ineffables couleurs s’illumine et se teint, chante Lamartine dans La Chute d’un Ange. Il ne faudrait pas presser longtemps cette idée pour découvrir que le poète est le véritable Verbe qui se fait chair et dont Jésus-Christ fut le précurseur. La déviation était fatale. Quand le monde réel s’évanouit et que le sujet connaissant reste seul, pareil à l’Esprit planant sur les eaux, il faut créer, il faut faire, à partir d’une image qu’on porte en son esprit et qu’on prescrit, à l’ancienne réalité disloquée, refondue et remaniée de fond en comble. Comme le dit en quelques mots Novalis, « le monde devient rêve et le rêve devient monde». Mais comme il n’y a aucun passage possible du concept d’être à l’être et que la preuve ontologique de l’existence de la réalité et de son Principe est invalide, l’intelligence se fourvoie dans un univers irréel, un monde d’apparences, une société de fantômes, dans un songe qui dégénère en cauchemar. Nous y sommes. Le poète s’est abâtardi en technocrate de l’intelligence, de la science et de l’information. Dans une société pseudo-démocratique où le Moi ne rencontre que ses pareils, la chute était prévisible. Au lieu d’un univers de mots, c’est un univers de choses stéréotypées fabriquées en série, où l’homme est lui-même chose usinée à la chaîne qui est désormais le notre. C’est un monde d’où la volonté de puissance a complètement chassé l’intelligence. Marx l’avait en quelque sorte subodoré. Son système, loin d’expliquer la « société »moderne n’est explicable que par elle. Il est entièrement fondé sur la primauté absolue de l’activité poétique et sur l’abolition tout aussi radicale des autres activités de l’esprit humain. C’est ce qu’il appelle la praxis et dont le nom rigoureusement propre est poésie : « La question est de savoir, écrit-il, si la pensée humaine n’est pas une question théorique, mais une question pratique. C’est dans la pratique qu’il faut que l’homme prouve la vérité, c’est-à-dire la réalité, la puissance de sa pensée. La discussion sur la réalité ou l’irréalité de la pensée, isolée de la pratique, est purement scolastique. » On ne pourrait dire plus nettement que la pensée de l’homme fait la vérité parce qu’elle fait la réalité des choses, ni que connaître c’est faire une œuvre, exécuter un travail, façonner la matière afin de lui imprimer une forme humaine. La philosophie de Marx est parfaitement adaptée à la situation de l’homme issu de l’inversion opérée dans l’esprit humain parle XVIIIème siècle et par la Révolution française. C’est ce qui explique son prodigieux succès, particulièrement chez les intellectuels dont la classe prétend cumuler les deux héritages de l’aristocratie et du clergé de l’Ancien Régime. Il ne pouvait, encore un coup, en être autrement. Nous avons vu en effet que l’intellectuel moderne, ayant tout perdu sauf la raison, est contraint à suivre la voie de la seule activité poétique de l’esprit et à bâtir, en fonction de l’image qu’il s’en est forgée un monde nouveau et un homme nouveau. Grâce à cette « mutation » de l’intelligence humaine, grâce à la science et à l’information, l’utopie devient réalisable et prend le nom de terreur. Lénine l’avoue ingénument : « La conscience socialiste est née des théories philosophiques, historiques, économiques, élaborées par les représentants instruits des classes possédantes, par les intellectuels. Les fondateurs du socialisme scientifique, Marx et Engels, étaient eux-mêmes, par leur situation sociale des intellectuels bourgeois. De même, en Russie, la doctrine théorique de la social-démocratie surgit d’une façon tout à fait indépendante de la croissance spontanée du mouvement ouvrier, elle fut le résultat naturel, inéluctable du développement de la pensée chez les intellectuels révolutionnaires socialistes. »Comme le fait remarquer Kostas Papaioannou dans un texte dont la portée s’amplifie à la lumière de nos analyses, « il y a là un renversement inattendu [nous dirions plutôt attendu, quant à nous] des propositions fondamentales du marxisme : ce n’est plus l’être qui détermine la conscience,les idées ne sont plus des « reflets » de la situation sociale, mais elles se développent spontanément,suivant leur logique propre, indépendamment de la situation de classe ou autre et aboutissent à déterminer l’être. Plus encore, l’être du prolétariat est finalement déterminé par la conscience des intellectuels... Par leur position sociale, ceux-ci appartiennent à la petite bourgeoisie, la bête noire du marxisme, et pourtant ils sont seuls à pouvoir penser la totalité sociale en fonction d’une perspective révolutionnaire, tandis que, « livrée à ses seules forces, la classe ouvrière ne peut arriver qu’à la conscience trade-unioniste ». Et puisque les ouvriers, abandonnés à eux-mêmes, ne peuvent penser qu’obscurément et de manière inadéquate leur propre situation historique, ce sont les intellectuels petits-bourgeois, devenus révolutionnaires professionnels qui doivent, selon Lénine, former le noyau du parti et assumer la mission de porter la conscience et la « science prolétarienne » dans le prolétariat. » Quel déploiement de joie victorieuse, quel redoublement de volonté de puissance dans l’âme de l’intellectuel qui découvre enfin la matière malléable et obéissante à ses rêves dans un prolétariat qui se livre à lui comme l’argile à la main du sculpteur ! Le communisme, c’est tout simplement « l’intellectuel » moderne au pouvoir, convaincu d’être à même de convertir en réalité le mythe que son cerveau déraciné du réel a fabriqué en un monde dont il est le seul auteur. Dès que l’intellectuel accède au pouvoir, il en accroît la portée et la pénétration à l’infini. L’ordre qu’il imagine et qu’il impose, étant artificiel par son origine même, doit substituer à la vivante complexité des êtres et des choses, qui s’ajustent dans l’univers et la société, un appareil mécanique composé de rouages de plus en plus nombreux qui puissent serrer la vie de plus près et s insinuer au plus secret des âmes. Pour mouvoir cette immense machine, il faut une très puissante volonté, et une seule. L’activité poétique de l’esprit transposée dans la politique et dans la vie sociale aboutit nécessairement au renforcement de la puissance centrale et de l’Etat. Elle est constitutivement totalitaire et, comme telle, elle suscite une lutte implacable pour la possession du pouvoir. Une œuvre, quelle qu’elle soit, veut un auteur et un seul. « Toute manœuvre à plusieurs, note Alain - et le pouvoir politique manœuvre sans cesse en "démocratie" - veut un chef, et ce chef est absolu ; dire qu’il est absolu, c’est dire qu’il est un chef... Quand vingt hommes soulèvent un rail, ils obéissent à un chef ; s’ils discutent l’action, ils auront les doigts écrasés. Un grand carrefour, encombré d’autos, veut un roi absolu...» Que dire alors des représentations mentales uniformes, de l’idéologie à imprimer dans les âmes et dans les conduites ? Un pouvoir aussi colossal ameute les volontés et n’en laisse plus subsister qu’une seule, la plus forte et la plus avide. La toute-puissance divine s’arrête devant tout ce qui répugne à l’essence de l’être : solum id a Dei omnipotentia excluditur quod repugnat rationientis, écrit saint Thomas. Dieu ne peut faire que l’homme soit un autre être que l’homme. L’intellectuel au pouvoir le peut. Il peut le tenter tout au moins. Il a, en son esprit, la forme nouvelle qu’il veut imposer à l’homme ; il a devant lui une humanité amorphe, prostrée, obéissante ; il possède les moyens techniques qui lui permettront de muter l’homme... Comment résister à la tentation quand on dispose des postes de direction, des techniques scientifiques, de l’appareil de l’information et de la propagande ? Les intellectuels, les théologiens, les évêques même qui relèvent de la « mentalité préconciliaire » et que leur souci « chrétien » de l’homme aurait dû détourner de cette ambition,n’ont pas hésité, quant à eux, un seul instant : ils ont soumis le peuple chrétien à l’arbitraire d’une volonté de puissance démesurée... C’est pour servir l’humanité et pour témoigner de leur amour à l’égard de tous les hommes sans exception qu’ils ont soumis la communauté chrétienne à un lavage de cerveau intensif et à un conditionnement inouï par l’information. Qui donc est plus puissant que Dieu ? La réponse est immédiate : celui qui fait de l’homme un « mutant ». La « mutation » où se complaisent l’évêque Schmitt et les sectateurs de la religion de Saint-Avold ne fait que répéter misérablement un thème dûment orchestré, il y a un demi-siècle,par la propagande marxiste. Il n’est pas jusqu’aux transformations radicales qu’ils ont introduites dans l’histoire du christianisme qui ne témoignent de la virulence extraordinaire de leur volonté de puissance. Leur falsification du sens originel de l’Évangile aurait fait rêver Napoléon qui déclarait sans vergogne « L’esprit dans lequel l’histoire doit être écrite, voilà ce dont il faut s’assurer avant tout... L’important est de diriger monarchiquement l’énergie des souvenirs. » Leur « pastorale » n’est du reste qu’une imitation miteuse de la poésie marxiste camouflée en praxis : il s’agit pour eux de repétrir les âmes, de leur donner une conformation nouvelle, de les in-former et, en fin de compte, de les traiter comme une matière molle qu’ils soumettent à leur empire. Aussi bien l’intellectuel athée et l’intellectuel néo-chrétien s’acharnent-ils à désacraliser le monde et l’homme. Leur dévotion envers Darwin, Marx et Freud, leur exploitation du mythe de l’évolution, du socialisme, de l’inconscient, signifient que le monde et l’homme sont purement et simplement explicables en termes d’immanence et que rien en eux ne se réfère à une transcendance quelconque qui les rendrait en quelque sorte sacrés. Le monde et l’homme ainsi envisagés, incités par la propagande à se présenter comme tels, sont des proies qui ne peuvent plus se défendre contre leurs entreprises de domination. Le sacré est un obstacle où se brise la volonté de puissance. Il faut le détruire afin de pouvoir étendre sur le monde et sur l’homme l’empire de l’intelligence poétique. On le détruira dans le monde en érigeant la science positive, qui n’atteint en lui que le sensible et le mesurable, en savoir exclusif. On le détruira dans l’homme en exténuant la valeur métaphysique de l’intelligence et du sens commun. On le détruira dans le prêtre en le « déclergifiant », selon la barbare expression d’un abbé que l’on voit parader sur tous les théâtres de ce monde et qui l’a mise en pratique avant de lui donner son nom. Ainsi toutes choses et chaque être humain se trouvent-ils réduits à l’état limoneux, prêts à prendre la forme que lui donneront les volontés de puissance laïques et ecclésiastiques qu’une longue impatience a exaspérées de se trouver encore dans une société qui s’éternise à mourir. Notre diagnostic serait incomplet s’il ne soulignait pas les analogies saisissantes, à la fois comiques et tragiques, qui rapprochent les mutants de la « dissociété » contemporaine, dont les intellectuels, les savants et les informateurs sont « la conscience dynamique », des adolescents qui macèrent dans une crise


Dernière édition par Vincent le Mer 28 Aoû 2013 - 20:31, édité 1 fois
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Re: Marcel De Corte un philosophe monarchiste à redécouvrir

Message par Chasseur le Mer 28 Aoû 2013 - 16:30

(suite)


de puberté sans issue et qui, au lieu d’accéder au monde de la maturité, se fabriquent un monde imaginaire dont ils sont les victimes. On comprendra du même coup le romantisme, dont l’intelligence, la science et l’information d’aujourd’hui regorgent (et que nous n’apercevons même plus parce que nous en sommes imbibés) ainsi que le danger mortel que représente pour l’intelligence cette maladie de l’homme que les Grecs avaient connue sous le nom de démesure. Chateaubriand nous relate un épisode de sa jeunesse dont les éléments correspondent trait pour trait, ainsi que leur ensemble, à ceux que nous avons réunis. Un voisin de la terre de Combourg était venu passer quelques jours au château avec sa femme, et celle-ci, en regardant à l’extérieur, pressa le jeune Français entre elle et la fenêtre. « Je ne sais plus ce qui se passa autour de moi. Dès ce moment, j’entrevis que d’aimer et d’être aimé d’une manière qui m’était inconnue devait être la félicité suprême. Si j’avais fait ce que font les autres hommes, j’aurais bientôt appris les peines et les plaisirs de la passion dont je portais le germe ; mais tout prenait en moi un caractère extraordinaire. L’ardeur de mon imagination, ma timidité, la solitude firent qu’au lieu de me jeter au-dehors, je me repliai sur moi-même; FAUTE D’OBJET REEL, j’invoquai par la puissance de mes vagues désirs un fantôme qui ne me quitta plus... Je me composai donc une femme de toutes les femmes que j’avais vues... Cette charmeresse me suivait partout invisible, je m’entretenais avec elle comme avec un être réel... Souvent elle devenait une fée qui me soumettait la nature. Sans cesse, je retouchais ma toile... Pygmalion fut moins amoureux de sa statue. Mon embarras était de plaire à la mienne... héros de roman ou d’histoire, que d’aventures fictives j’entassais sur des fictions. Au sortir de mes rêves... je n’osais plus lever les yeux sur l’image brillante que j’avais attachée à mes pas... Ce délire dura deux années entières, pendant lesquelles les facultés de mon être arrivèrent au plus haut point d’exaltation... Je montais avec ma magicienne sur les nuages... Plongeant dans l’espace, descendant du trône de Dieu aux portes de l’abîme, les mondes étaient livrés à la puissance de mes amours... Je trouvais à la fois dans ma création merveilleuse toutes les blandices des sens et toutes les jouissances de l’âme. Accablé et comme submergé de ces doubles délices, je ne savais plus quelle était ma véritable existence ; j’étais homme et n’étais pas homme; je devenais le nuage, le vent, le bruit ; j’étais un pur esprit, un être aérien, chantant la souveraine félicité. JE ME DÉPOUILLAIS DE MANATURE pour me fondre avec la fille de mes désirs, pour me transformer en elle, pour toucher plus intimement la beauté, pour être à la fois la passion reçue et donnée, l’amour et l’objet de l’amour. Tout à coup, frappé de ma folie, je me précipitais sur ma couche, je me roulais dans ma douleur, j’arrosais mon lit de larmes cuisantes... POUR UN NÉANT... De plus en plus garrotté à mon fantôme, ne pouvant jouir de ce qui n’existait pas, j’étais comme ces hommes mutilés qui rêvent de béatitudes pour eux insaisissables, et qui créent un songe dont les plaisirs égalent les tortures de l’enfer. »Ce texte prodigieux, incomparablement plus beau que toutes les divagations de l’intellectuel moderne, que toute l’œuvre de Marx et de Lénine qui en est la transposition et la caricature durcie dans le domaine social, que toute la rhapsodie de Teilhard qui en déplace le thème dans un univers pseudo-biologique confondu avec une « déesse-mère » dont ce nouveau théologien est à la fois le fils et l’amant, que tous les délires géométriques des technocrates, que toutes les fabulations des informateurs, que toutes les frénésies glacées et aseptisées des fabricateurs du monde nouveau et de l’homme nouveau - ce texte incroyable qui traduit une expérience vécue condense toute notre longue et patiente analyse. On y retrouve la solitude du moi coupé de ses attaches à la réalité ; l’intelligence submergée par l’imagination; le repli de la conscience sur elle-même dans la création d’une pseudo-réalité de suppléance ; la projection de cette représentation mentale dans l’univers ; l’ivresse de la volonté de puissance transformant la fiction en une « réalité » qu’elle dirige et domine a son gré ; la conviction de remplacer Dieu et d’être le Créateur des mondes ; la certitude de ne plus être ce qu’on est, de devenir toutes choses, d’être un surhomme, de changer en même temps que l’univers ; le sujet qui fait l’objet et se retrouve identifié à son œuvre, aux multiples facettes de sa création. Il n’est pas jusqu’à la mort même de l’intelligence que le génie de Chateaubriand, à la différence de nos avortons persuadés de leur taille gigantesque et de leur « mission historique », ne relève avec insistance le monde de l’activité poétique, quand il quitte la voie de la création artistique ou littéraire, est celui de la folie et du néant, qui mutile son auteur et l’emprisonne avec ses dupes dans un enfer. L’auteur des Mémoires d’Outre-Tombe se demande toutefois « Si l’histoire du cœur humain offre un exemple de cette nature ». Admirable naïveté du génie ! L’aventure de Chateaubriand est celle de tous les adolescents. « Ce qui différencie peut-être le plus l’esprit infantile de l’esprit mûr, écrit justement Ortega y Gasset, c’est que le premier n’admet pas les lois de la réalité et substitue aux choses l’image que s’en forme son désir. Pour lui, la réalité est comme une substance molle et magique, docile aux calculs de notre ambition. La maturité commence pour nous au moment où nous découvrons que le monde est solide, que la marge offerte à notre désir y est faible, et que, en face de celui-ci, se dresse une matière résistante, rigide et inexorable. C’est alors que nous nous mettons à dédaigner le pur idéal et à estimer l’archétype, c’est-à-dire à considérer comme idéal la réalité elle-même en ce qu’elle a de profond et d’essentiel. Ces idéals nouveaux, c’est la Nature qui nous les fournit et non plus notre tête. Ils sont beaucoup plus riches de contenu et de fantaisie que tous nos désirs. »La plupart de nos contemporains qui ont délibérément rompu avec le réel et avec leur propre réalité sont des adolescents attardés qui n’ont pas psychologiquement liquidé leur crise de puberté et, si l’on en juge d’après leurs dires et leurs conduites, ne la liquideront jamais. Ces éphèbes perpétuels sont alors contraints de se bâtir un monde de rêves dont nous avons décrit la désespérante monotonie. Dans l’ordre sexuel, leur instinct inachevé est incapable de passer au concret. Ils ne peuvent aimer une femme déterminée, mais ils exaltent éperdument la femme majusculaire et générique dont ils ont sculpté en imagination la forme abstraite et qui n’est autre que leur Moi déguisé. Ils la projettent au-dehors dans une suite indéfinie de femmes concrètes qui refusent de se laisser absorber en cette image. Dans l’ordre intellectuel et moral, ils sont livrés à la même enseigne. Ils ne supportent pas la réalité dont leur intelligence débile ne parvient pas à percer la dure et coriace écorce. Ils la nient. Ils veulent l’anéantir parce que sa seule présence dénonce leur faiblesse. Un acte d’humilité devant elle, un aveu de son mystère en reconnaîtraient au moins l’existence. L’adolescent attardé s’y refuse: il n’est plus même capable, à n’importe quel âge, de sortir de son moi où la crise permanente dont il souffre l’incarcère. Son narcissisme constitutionnel l’astreint encore une fois à se satisfaire de représentations mentales issues de sa propre substance et dont il impose le modèle à toutes choses pour se faire un monde qui lui soit accessible à lui qui n’accède et n’accédera jamais qu’à soi ! Il construit ce monde nouveau, cet homme nouveau, cette société nouvelle, parce qu’il s’adore lui-même. C’est pourquoi un érotisme diffus ou effronté imprègne toute son activité subversive, poétique et créatrice d’un univers dont il serait la mesure. Comme l’estime Gregorio Marañon, «s’adorer soi-même, c’est en principe adorer son propre sexe » en ce qu’il a d’indéterminé, de général, d’impuissant, d’incapable de se fixer sur l’être individuel de sexe complémentaire. Faut-il en conclure que l’amour abstrait de l’humanité qui sévit chez les adolescents, jeunes ou vieux, est à cet égard une forme larvée de l’homosexualité ? La chose est vraisemblable. Que le façonnement des masses par la politique, le social, l’homélie même soit une dérivation et une sublimation d’un instinct sexuel dévoyé, il n’est que d’observer tel agitateur, tel tribun, tel prédicateur en mal de posséder la foule pour en être convaincu. La seule façon de discipliner cet instinct profondément enfoui dans les ténèbres de notre nature animale est de le faire déboucher dans la lumière de notre différence spécifique qui l’épure, l’astreint à l’obéissance et le met au service d’une fin transcendante au moi et à sa volonté de puissance la transmission de la vie et la fécondation des âmes. La sexualité ne peut qu’envahir et submerger d’une manière insidieuse ou violente le moi qui s’est séparé du réel et de la nature humaine. Elle ne peut alors que se confondre avec l’activité poétique de l’imagination qui enfante un monde nouveau et un homme nouveau. « Ce libertin de Voltaire, dit quelque part Sainte-Beuve, a remarqué que faire des idées, pour celui qui pense, c’est un peu un plaisir pareil à celui de faire des enfants. » L’adolescent peuple l’univers de la représentation où il s’enferme, de chimères que sa sexualité incertaine enfante. L’intellectuel qui refuse la condition humaine, le savant qui s’évade hors des limites de sa science, l’informateur qui récuse le réel, sont des adolescents qui s’ignorent. C’est pourquoi ils revendiquent sans cesse la qualité d’« adulte » et exigent impérieusement qu’on la reconnaisse à tout le monde. Tel est en effet le stratagème de la volonté de puissance à laquelle ils obtempèrent et dont ils subissent l’implacable déterminisme, baptisé par eux « mouvement de l’histoire ». L’adolescent qui liquide normalement sa crise n’a jamais de telles exigences. Ces requêtes, ces prétentions sont au contraire le signe indubitable de son immaturité. Elles ont pour fin de confirmer l’adolescent qui les profère dans l’assurance que le monde imaginaire où il se clôture est le « vrai » monde et doit donc être reconnu comme tel. Il étend alors son empire sur ce monde qu’on lui accorde sans qu’il soit possible de le lui disputer autrement que par un redoublement d’imagination. L’homme mûr, qui connaît la solidité du réel, et ses propres limites, est battu d’avance à ce niveau. Seules les volontés de puissance démesurées sont en lice et celle qui s’armera de l’illusion la plus mystificatrice et de la poudre aux yeux la plus aveuglante triomphera des autres. Tel religieux, jésuite ou dominicain, se déclarera plus communiste que n’importe quel communiste, plus matérialiste que n’importe quel athée, sachant bien qu’il est imbattable en cette course vers l’utopie où ses concurrents doivent compter avec les ordres venus de Moscou, de Pékin ou de Cuba. Plus l’adolescent, jeune ou vieux, est confirmé en sa crise de puberté par un autre adolescent, jeune ou vieux, qui le persuade qu’« on» veut l’empêcher d’accéder à l’état d’adulte, plus il devient la proie de cet autre qui lui impose son imagination démesurée et sa volonté de puissance sans limites. Observez les adolescents : leur chef est toujours celui dont l’imagination est la plus fabricatrice d’illusions. C’est l’ordre inverse de la réalité : dans la balance des poids, le plus léger,le plus vide, le plus fat, le plus extravagant et le plus sot l’emporte automatiquement. Voyez les journaux, les illustrés, etc., offerts à la jeunesse catholique d’aujourd’hui par les Éliacins de la Subversion... Et la Hiérarchie ne le voit même pas! Serait-elle à son tour attardée dans la même crise sans issue ?Le reniement du passé, la haine morbide de la tradition, la facilité avec laquelle les membres de l’intelligentsia contemporaine se ferment aux leçons du présent et ne voient dans l’actualité qu’une matière apte à recevoir la forme de leurs songes, la faculté de s’installer dans l’avenir, lieu idoine aux mirages, la frénésie de l’inédit, la satiété du nouveau à peine apparu, le délire du changement, voilà autant de traits encore qui caractérisent l’adolescence persistante et qui se ramènent tous à la «mutation» dont elle est affligée. La Révolution permanente, la Subversion continue, la « Mutation » infatigable sont ses invariants. L’adolescent ne se pose en effet qu’en s’opposant. Il est dialecticien par situation. Il manifeste son antagonisme à l’égard de tout ce qui le relie à son passé par amour de la négation, c’est-à-dire de lui-même. Retrouver l’univers de la naissance en le surélevant au niveau de l’intelligence impliquerait qu’il devient homme, qu’il accepte virilement la condition humaine, qu’il mûrit. En refusant d’obéir à cette dure loi de l’ascension, il s’éternise dans un narcissisme dont il ne peut sortir que fictivement en se fabriquant une image du monde et de soi-même à laquelle il veut plier la réalité. Parmi les « intellectuels », le prêtre sans vocation profonde, dépourvu d’humilité, privé de respect envers la Création et le Créateur, est sans doute celui qui représente en perfection l’adolescent prolongé. Sa prétention actuelle, clamée à tous les carrefours, à être « un homme comme les autres », sa révolte contre la « tutelle » de l’Église dont il est membre, sa rébellion contre l’autorité paternaliste de la Hiérarchie et du Pape, la subversion et le nihilisme qu’il encourage, le rôle de courroie de transmission de la mythologie révolutionnaire qu’il assume, la dignité d’ «assassin de la foi » qu’il revendique au nom du Christ, etc., ces aspects de sa  «[/font]mutation » nous le montrent de toute évidence plus asservi que quiconque au psychisme de l’adolescence en proie au kaléidoscope des images envoûtantes. Son exécration du passé « constantinien » de l’Eglise et sa détestation des dogmes qualifiés de « statiques » achèvent la similitude. La ressemblance ne serait pas complète si nous ne mentionnions pas les pouvoirs dont il est investi et qui, dans son cas particulier, en font un adolescent singulièrement dangereux, une espèce d’énergumène et de furieux capable de mettre la planète à feu et à sang pour y introduire ses songes. Tout adolescent aspire à ce que son rêve devienne réalité. Faute de moyens, le désir avorte presque toujours. Il n’en va pas ainsi du prêtre confiné dans l’imaginaire, dont l’irréalisme tend à reléguer Dieu dans un rôle de monarque constitutionnel qui règne et ne gouverne pas, qui en vient même à proclamer « la mort de Dieu » et sa résurrection dans la seule humanité, mais qui conserve soigneusement, en ce qu’il faut bien appeler son apostasie, la puissance de lier et de délier dont il est investi. Quand un tel prêtre en arrive à se substituer en imagination à Dieu même, à se croire pénétré de l’Esprit-Saint en ses pires extravagances, à cautionner du nom de charisme prophétique ses visions insensées de l’avenir et sa perte du sens commun, quand il reste au surplus dans l’Église, qu’il s’y accroche, qu’il se refuse à s’en séparer, qu’il ne craint plus ni les anathèmes ni l’expulsion pour cause d’hérésie, sa volonté de puissance en est décuplée. Son imagination démesurée dispose d’un pouvoir démesuré pour façonner le monde et l’homme selon les formes absolues que toute adolescence figée porte en soi. Telle est la tragédie de notre temps, qui n’épargne aucun pays. Toutes les élites ou prénommées telles sont rongées par l’irréalisme, par le nihilisme qui en est le terme, par l’oubli et le mépris de ce qui est et, du même coup, de ce qui doit être. Elles ont laissé s’éteindre en elles l’intelligence, faculté d’adaptation au réel et l’ont remplacée par l’imagination, faculté d’adaptation à la chimère. L’intelligence formelle est restée, vidée de son contenu naturel : la vérité. Elle est devenue méthode et technique au service de la plus extraordinaire aventure de l’histoire humaine l’incarnation du rêve dans la réalité, du néant dans l’être. L’activité poétique de l’esprit humain, abandonnée à elle-même, ne fait pas, mais défait, ne construit pas, mais détruit. Les coryphées de l’intelligentsia contemporaine nous annoncent avec un suprême raffinement d’intelligence la mort de l’homme, animal raisonnable. « Le but dernier des sciences humaines n’est pas de constituer l’homme, mais de le dissoudre », écrit Lévi-Strauss. Et Michel Foucault trompette le sentiment de « réconfort » et d’« apaisement » qu’il éprouve à « penser que l’homme est une invention récente, une figure qui n’a pas deux siècles, un simple pli dans notre savoir, et qu’il disparaîtra dès que celui-ci aura trouvé une forme nouvelle. » Il n’y a pas à chercher cette forme nouvelle du savoir qui tue l’homme en sa différence spécifique. C’est la progéniture de l’intelligentsia laïque et ecclésiastique qui la détient. L’intelligence dévoyée qui n’accepte ni sa condition humaine limitée ni les limites que lui imposent le réel et son Principe, engendre une plèbe intellectuelle qui monte à l’assaut de la planète sous la conduite des princes de ce monde et du Prince de ce monde. Cette canaille ne connaît plus de frein : pourvue de tous les appétits débordants de la brute, nantie d’un pouvoir technique hypertrophié, elle a toute licence, en toute bonne conscience qu’elle sécrète d’elle-même, de transformer les hommes selon sa propre image. Déjà nous entendons monter vers nous son hurlement, scandé comme le fracas d’une fusillade mécanique : «Rejoins-nous ou meurs!»


[4]L’expression « religion de Saint-Avold » est de Jean Madiran. C’est, en effet, à Saint-Avold, dans la Moselle, que l’évêque de Metz, Mgr Schmitt, en septembre 1967, a énoncé les dogmes de la religion nouvelle « qui est l’hérésie du XXème siècle ». Les deux propositions essentielles sont les suivantes : 1°/ La transformation du monde (mutation de civilisation) enseigne et impose un changement dans la conception même du salut apporté par Jésus-Christ 2°/ Cette transformation nous révèle que la pensée de l’Eglise sur le dessein de Dieu était, avant la présente mutation, insuffisamment évangélique. On pourra se reporter au n°119 (janvier 1968) de la revue Itinéraires. Ou au tiré à part, de 72 pages, de l’éditorial de J. Madiran. Ou encore à la 3ème partie de L’hérésie du XXème siècle, du même auteur (Paris, N.E.L., 1968). – (Note des Éditions Dismas.)
 
[5]L’auteur, vient en quelques lignes nous exposer le plus simplement qui soit la démonstration de l’existence de Dieu par la contingence (« deuxième voie » de saint Thomas d’Aquin ; Summa theologiae, Ia, q2) et également les raisons qui font que l’homme moderne ne peut plus guère y accéder. (Note du copiste)
[6]Cf. « La République » Livre VI. (Note du copiste.)
[7] « de la fausse monnaie métaphysique » dirait Maritain. (« Sept leçons sur l’être », Téqui Ed.) (Note du copiste.)
[8]Par exemple, lorsque le mathématicien affirme « l’existence » de certains objets mathématiques (nombres irrationnels, espaces vectoriels, ...), il n’énonce aucune vérité dans le domaine de l’être. Il ne fait qu’exprimer la compatibilité logique des différents axiomes qui servent à définir les objets en question. Les « êtres » ou « objets »mathématiques n’ont absolument aucune réalité ontologique. Mieux, les mathématiques actuelles (qui relèvent de l’école dite « structuraliste ») et dont le groupe Bourbaki fut un représentant emblématique dans les décennies d’après guerre ne sont pas la « science de la quantité » au sens aristotélicien, laquelle correspondrait plutôt aux« mathématiques traditionnelles », comprenons, antérieures aux mathématiques « modernes ». Rappelons que ces dernières furent introduites aux forceps en France par A. Lichnerowicz dans les années 60. (Note du copiste.)
[9]En ce troisième millénaire, avec les manipulations génétiques devenues réalité et la « bioéthique », nous y sommes. (Note du copiste.)
[10] C’est fait. (Note du copiste.)
[11]Encore l’auteur n’a t-il pu connaître les chaînes « d’info en continu » de radio ou de télévision... (Note du copiste.)
[12]Cf. supra.


Dernière édition par Vincent le Mer 28 Aoû 2013 - 20:46, édité 1 fois
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Re: Marcel De Corte un philosophe monarchiste à redécouvrir

Message par Chasseur le Mer 28 Aoû 2013 - 20:44



De la société vers la Dissociété

Marcel de Corte est un auteur inconnu du grand public même cultivé et cependant, il développe une pensée philosophique exceptionnelle du point de vue de la crise actuelle de l’intelligence et de la société.

Il est né le 20 avril 1905 dans le Brabant ; à l’âge de 23 ans, il est reçu docteur en philosophie et lettres  à Bruxelles puis  professeur à l’Université de Louvain en ayant tout au long de sa carrière été honoré d’une pluie de titres, tant universitaires que civils.

Son œuvre est des plus importantes tant en livres qu’en articles de revue ( il a collaboré notamment  au Courrier de Rome, à l’Ordre français et à Itinéraires…) où il a analysé année par année la décadence croissante de l’intelligence avec ses répercussions immédiates dans l’ordre social et malheureusement dans l’Eglise.

Ses livres les plus connus sont l’ «Essai sur la crise d’une Civilisation », l’ « Incarnation de l’Homme » et l’ « Intelligence en péril de mort »

Le petit livre ici analysé est une suite de deux articles parus dans l’Ordre français et récemment réédité en un seul volume, et s’intitule « de la dissociété »

Dans  cet ouvrage, Marcel  de Corte nous fait une synthèse de la décadence de la société qui est passée de la société fondée sur des principes naturels réalistes à la dissociété ou le contraire d’une société qui ose revendiquer comme postulat le fait de refuser la sagesse des siècles qu’elle soit antique ou, et  a fortiori, chrétienne.

Deux idées : qu’est ce qu’une société et comment appeler la structure actuelle ?

A-  De la société

L’auteur décrit la société naturelle telle que la voix des siècles l’a composée c’est à  dire la tripartition sociale, elle «  répond exactement aux trois activités propres à l’intelligence humaine et irréductibles les unes aux autres en raison de la spécificité de leurs objets respectifs : contempler, agir, faire. »[1]. Ainsi, « telles sont les activités propres à l’homme en tant qu’homme : celle de l’intelligence dont l’objet est le vrai ; celle de l’intelligence et de la volonté conjuguées dont l’objet est le bien de la Cité, sans lequel aucun autre bien humain, si haut soit-il, ne peut exister ; celle de l’intelligence et de la volonté réunies, alliées à la main ou à ses prolongements mécaniques et dont l’objet est l’utile. Telle est aussi leur hiérarchie : au sommet l’activité intellectuelle qui porte sur l’universalité de l’être et du vrai ; au milieu, l’activité intelligente et volontaire dont la fin ultime qu’elle atteint réellement ici-bas, au cours de notre existence terrestre, ne peut être en plénitude que le bien du tout social qui s’impose à elle comme supérieure à n’importe quel bien particulier ; à la base, l’activité intelligente, volontaire et manuelle dont la fin est la satisfaction des besoins matériels inhérents à la vie humaine, et qui se trouvent ainsi radicalement particularisés et individualisés : l’individu en chair et en os peut seul consommer les utilités économiques nécessaires à sa substance. »[2]

Cette description de la société naturelle a été respectée dans quasiment toutes les sociétés humaines et en France par les trois Ordres : Clergé, Noblesse, Tiers-Etat jusqu’à la révolution.

Bien évidemment, une telle organisation de la structure sociale ne peut être le fait de la volonté individuelle, elle suppose et même impose la prééminence de la famille comme entité de base de la société et la présence d’un chef « régulateur » [3], le roi.

De plus, au contraire des sociétés antiques où l’individu se dissolvait dans la Cité, la Chrétienté médiévale a réussi l’harmonie de la nature et de la grâce malgré, bien sûr, toutes les vicissitudes de l’histoire humaine car « le Moyen-Âge a pu connaître d’innombrables conflits entre les divers ordres de la société, il n’a jamais succombé à la Subversion. Jamais le Christianisme médiéval n’a mis en doute la nature sociale de l’homme. »[4] La nature sociale de l’homme fait que celui-ci est un être obligé : «L’obligation envers autrui qui se retrouve en toute société réelle est un fait de nature qui tisse entre les membres d’une communauté, de bas en haut, et de haut en bas, une série de devoirs réciproques. Le serf nourrit le seigneur, mais le seigneur est à son tour l’obligé du serf et lui doit aide et protection. Le serf et le seigneur doivent assurer la subsistance du curé et la splendeur du culte rendu à Dieu, mais le curé leur doit l’orthodoxie de la foi et la validité des sacrements. »[5]

L’homme d’aujourd’hui se demande alors ce qui peut assurer une telle stabilité de société sans crise sociale profonde, au moins en ce qui concerne les fondements de cette période ; et bien c’est, comme le dit Jules Monnerot cité par l’auteur, que « avant le XVIIIe siècle, l’idée de société dans la pensée européenne ne se distingue pas de l’idée de société acceptée. L’état normal d’une société est l’acceptation par chaque homme de la place où Dieu l’a mis. »[6]

B-Vers la Dissociété

La dissociété va trouver sa source et sa continuité dans les trois R : Renaissance, Réforme, Révolution française et paradoxalement est d’inspiration chrétienne car ne pouvant se concevoir qu’à partir d’une société chrétienne. En effet, le retour de l’Antiquité à partir de la Renaissance (ou selon  l’expression lumineuse de Chesterton, à partir de la Rechute ) n’est pas un retour à l’Antiquité mais surtout une décadence du Christianisme : « Nous n’hésitons pas pour notre part à en trouver la cause dans le christianisme, non point dans le christianisme pris en tant que vecteur surnaturel qui joint les âmes à Dieu, ni dans l’armature sociale de l’Eglise, ni dans ses dogmes, sa liturgie, ses sacrements, mais dans le christianisme désurnaturalisé, sécularisé, humanisé, privé de son foyer divin de gravitation. (…) On connaît la formule : au théocentrisme se substitue l’anthropocentrisme. Au Dieu fait homme, lentement, implacablement, fait place l’homme qui se fait Dieu, non pas par la médiation du Christ et de l’Eglise au niveau surnaturel et de l’éternité, mais par les seules forces de sa propre excellence au niveau de sa vie dans le temps. Excédé d ‘être une créature, l’homme se veut créateur. »[7]

L’ordre naturel de l’esprit humain va se renverser et donner la priorité, non plus à la contemplation du vrai, mais à la primauté de l’utile et de la technique telle qu’elle va se développer de façon effrayante dans les pays sous domination protestante et amener progressivement le culte de l’individu roi. Ainsi, « l’avènement de l’individualisme, c’est le commencement de la dislocation de la société et des trois ordres dont sa nature est composée. Le clergé se voit désormais concurrencé sinon éliminé, par l’avènement d’une caste nouvelle : l’intelligentzia. (…)La noblesse chargée de maintenir, de défendre et de protéger le bien commun de la société voit son rôle décliner. »[8]  « C’est la dévaluation des deux fonctions de l’intelligence, la spéculation et la pratique, c’est l’invasion de la fonction poétique, fabricatrice, ouvrière, technique, qui occupe désormais tout l’espace spirituel ainsi ravagé, et du même coup, l’absolue suprématie du privé sur le social : chacun pour soi dans sa relation à Dieu, chacun pour soi dans sa relation à la Cité. »[9]

Le travail et la technique devenant le propre de l’Homme, la Société se démocratise inéluctablement car tous ont le même rôle dans la société : nous arrivons assez rapidement à la termitière qui est la solution logique de la dissociété. A l’organisation sociale naturelle de la Cité se  met inexorablement en place la socialisation forcenée  de celle-ci où le Tout devient obligatoirement le nouveau dieu « Il n’est pas étonnant de constater que le collectif, sous quelque forme que ce soit : peuple, prolétariat, classe, race, humanité… dont les religions socialistes de notre temps ont hérité d’un christianisme abâtardi, soit devenu l’objet de la vénération de l’homme moderne. (…) En vertu de sa nature sociale inextirpable, l'homme ne peut être radicalement égoïste. Il doit feindre la sociabilité. Le collectif devient alors l’ersatz de la Cité, le succédané du Bien commun transcendant aux biens particuliers. »[10]

Nous voici donc arrivés à notre époque moderne sans Dieu, sans société digne de ce nom, sans régulateur, sans hiérarchie naturelle fondée sur la vertu, où la seule différence acceptée repose sur les capacités économiques de chaque individu qui doit se fondre dans le grand Tout social en attendant le Tout mondial. Le plus désolant est que l’Eglise qui à l’époque des Barbares assura le retour de la Civilisation chrétienne, ne souhaite plus sauvegarder les principes naturels et surnaturels  de la Vérité religieuse, morale et politique. « Comme il est trop manifeste, l’Eglise est en train de passer avec armes et bagages à la subversion. Elle a renoncé à faire sortir une vraie société des ruines de l’ancienne en se fondant sur la nature sociale de l’être humain, comme elle le fit au temps jadis de sa vigueur. Elle bascule du coté du socialisme et de l‘Etat mondial que celui-ci veut instaurer pour universaliser la maladie qu’il charrie ; (…) elle utilise les dernières forces de sa catholicité, en alliance avec un œcuménisme et un syncrétisme douteux, pour confondre son destin avec la puissance des ténèbres de sa propre caricature. »[11]

Que faire, face à une telle décadence de toute la nature religieuse, morale, sociale, politique de l’homme moderne ? Restaurer et préserver notre propre personne, s’il en est besoin, nos familles et si cela est possible, nos liens sociaux proches dans la véritable pensée naturelle et surnaturelle de l’homme et de l’organisation sociale ; diffuser et faire connaître la seule Vérité sociale qui ne pourra triompher que par la grâce de Dieu et par le retour de l’Eglise, gardienne des vérités éternelles, à sa Tradition. Alors, le retour du régulateur naturel de la Société restaurée sera la pierre de voûte d’un nouvel édifice social chrétien.
                                                                                 
[1] CORTE (de ) Marcel, De la dissociété, Edition Remi Perrin, 2002, page 7
[2] ibid. pp. 8 et 9
[3] Ibid p. 14
[4] Ibid p. 25
[5] ibid. pp. 26 et 28
[6] Ibid p. 25
[7] Ibid, pp.30-31
[8]  Ibid . p.38
[9]  Ibid . p.41
[10]  Ibid. pp.64 et 65
[11]  Ibid. p.73

Source : http://euro-synergies.hautetfort.com/archives/tag/sociologie/index-1.html
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L'intelligence en péril de mort

Message par Chasseur le Sam 4 Jan 2014 - 15:34

L'intelligence en péril de mort


En 1969, le philosophe belge Marcel De Corte faisait paraître un ouvrage à la fois lumineux dans son analyse et tragique quant à son objet : L’Intelligence en péril de mort. Il donnait cet aperçu de la crise de l’homme contemporain :

« On y retrouve la solitude du moi coupé de ses attaches à la réalité ; l’intelligence submergée par l’imagination ; le repli de la conscience sur elle-même dans la création d’une pseudo-réalité de suppléance ; la projection de cette représentation mentale dans l’univers ; l’ivresse de la volonté de puissance transformant la fiction en une “réalité” qu’elle dirige et domine à son gré ; la conviction de remplacer Dieu et d’être le créateur des mondes ; la certitude de ne plus être ce qu’on est, de devenir toutes choses, d’être un surhomme, de changer en même temps que l’univers ; le sujet qui fait l’objet et se retrouve identifié à son œuvre, aux multiples facettes de sa création »

(p. 266 dans la dernière édition de cet ouvrage, Dismas, 1987).


Dernière édition par Vincent le Jeu 30 Jan 2014 - 19:11, édité 1 fois
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Chasseur
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Re: Marcel De Corte un philosophe monarchiste à redécouvrir

Message par Chevalier Paul le Mer 3 Jan 2018 - 6:35

Un grand merci Chasseur et aux administrateurs pour ce cadeau! (De août 2013-janvier 2014).

Voici un auteur passionnant qui vient renforcer et structurer mon plan de travail, d'études.
Je n'ai pas encore compris grand chose, mais l'horizon s'éclaircit parfois.
A lire et à relire, donc!

Si l'âme est bien composée des puissances d'intelligence et de volonté, alors j'ajouterais que la volonté humaine est en péril de mort (le péché d'Envie a remplacé la volonté?), que l'âme est en péril de mort (la "matérialisation" de l'âme en "bois sec"?).

Je pensais être un fou isolé quand j'ai édité ma tribune "le royalisme, c'est la vie!", "La Tradition, c'est la vie!", dans la section "sujets divers, en vrac"...
Or, Marcel de Corte et moi partageons déjà quelques observations, même si mon expression est maladroite, en recherche du vrai, et du réel.
Je ne suis pas philosophe, ni la prétention de le devenir. Par contre je veux devenir un homme de foi ainsi qu'un homme de raison, bien équilibré sur ces "deux jambes là"... Pas facile à notre époque!

Je vais donc proposer d'étudier ce philosophe dans notre groupe de travail provençal afin d'instruire et développer correctement notre sens du réel, de l'observation, afin de penser droit, puis d'agir droit...

Voici un lien pour acheter son ouvrage: https://boutique.barroux.org/philosophie/2339-l-intelligence-en-peril-de-mort-9782915988932.html
Je viens d'acheter l'avant-dernier exemplaire, donc il n'en reste plus qu'un dans cette boutique traditionnelle.

Pourquoi je relaie la promotion de cet ouvrage? Parce que son auteur n'est pas que philosophe, il apporte un début de solutions, tel un médecin... Or je sais que mon intelligence est malade, mais je ne dois pas être le seul...
Je vous souhaite une bonne lecture et une bonne santé!
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Chevalier Paul
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